Je devisais hier avec quelques plus jeunes sur un sujet somme toute assez banal et qui doit revenir de génération en génération : faut-il désespérer ? Là, généralement, deux camps s'affrontent radicalement, les optimistes à tout crin et les pessimistes névrotiques.
D'abord, en prenant du recul, il est très difficile de restituer le passé dans toutes ses dimensions, tant notre mémoire est faite de trous chroniques, d'oublis immenses. Cette gaieté que nous voyons maintenant dans les années 1960 et le début des années 1970, il est difficile d'en restituer la part d'ombre. Elle fut pourtant celle d'un ordre moral totalement insupportable dont on ne peut plus avoir idée, qu'aucun jeune d'aujourd'hui ne peut imaginer, touchant à tout : les goûts, les moeurs, les mots. Il existait des mots imprononçables, notamment concernant le sexe (terme banni). L'"underground" était réellement la résistance d'une minorité.
Certes, l'infect "politically correct" tend à dresser de nouvelles barrières, une nouvelle omerta, mais la liberté concernant l'expression politique ou sociétale est sans commune mesure, arrivant d'ailleurs à une nouvelle clandestinité, une nouvelle résistance : l'invisibilité. Nous parlons souvent dans le vide et dans l'invisibilité médiatique totale ou la déformation caricaturale, à partir du moment où nous refusons le "package" de l'image de marque et le marketing.
En terme de vie quotidienne, il est indéniable que je n'ai jamais connu une vie aussi chère et inégalitaire qu'aujourd'hui où tous les produits de la vie quotidienne et les logements sont hors de prix. La prime est donnée aux nantis. Pour ce qui concerne le chômage et l'ascenseur social, ma génération (né en 1956, post-68) n'a vécu qu'avec les crises et les mauvaises nouvelles. Bassinés par les soixante-huitards triomphants et donneurs de leçons, nous sommes arrivés sur le marché du travail à la fin des années 1970 avec, en France, le plan Barre et le dégoût punk. La précarité, nous l'avons vécue immédiatement. Puis nous avons regardé la génération d'avant prendre le fric et les postes, avec la gauche se roulant dans l'entreprise : années Tapie. Le train passa. Il passe toujours.
Aujourd'hui, nous n'avons aucune nostalgie. Je crois --du moins pour ma part-- aucune amertume non plus. Car tout cela ne nous a pas empêché d'oeuvrer, de comprendre les mutations, de s'infiltrer dans toutes les percées de l'époque.
Ainsi, le présent est constamment ce qu'on en fait (nos prédécesseurs, comme Noël Arnaud ou François Caradec, se retrouvant embourbés dans la Deuxième Guerre mondiale, ont eu des choix plus cruciaux à gérer...). Je ne me situe donc pas du tout dans l'optimisme ou le pessimisme, mais dans le pragmatisme. La relativité, c'est cela : prendre en compte les paramètres et agir, trouver la catastrophe normale si elle arrive, et résister. Internet est un moyen de contrôle et un étouffoir cacophonique mais aussi un formidable vecteur d'expressions, de relais communautaires. Vivre autrement, repenser nos réseaux, changer notre conception du monde, voilà ce que le Laos nous apprend et des personnes dans notre quartier. Pensons local en liaisons avec d'autres locaux du monde global. Local to local.
Alors, nous n'entretenons aucun regret d'un âge d'or stupide, aucune rancoeur d'être né au mauvais moment, ni d'ailleurs aucun triomphalisme technologique (robocops du "progrès moderne", au temps du tri rétro-futuro), mais nous saisissons notre époque. Une période, des sociétés, il faut les secouer, il faut les utiliser.