A tout bout de champ, il faut se qualifier, se définir. C’est insupportable quel que soit l’âge. Dès l’enfance, catalogué par sa famille et celles des autres. A l’adolescence, étiqueté en fonction de son physique, de son habillement. Un bras trop court, des grandes oreilles, voûté, ne sachant pas danser, timide et rougissant ou partant dans une réponse avec une voix de fausset, se répétant des heures après ce qu’on aurait dû dire… Et puis les gravures de mode, mecs ou nanas, qui ont le geste qu’il faut en poussant la mèche, qui grattent la guitare avec délicatesse, que le jean ne boudine pas parce qu’ils ont les hanches pas trop larges… J’ai haï mon adolescence, comme beaucoup de filles et tant de garçons qui se sentent hors normes, avec en plus des adultes vous traitant de « godiches » pour arranger les choses. L’âge de la bêtise est éternel. Sidéral et spatio-temporel parfois.
Et que dire de l’âge adulte ? Vous vivez quelque part. Vous avez une fonction sociale. Vous côtoyez d’autres, affectivement ou pas. Tout est destiné à vous inscrire. Alors, quand on me demande ce que je fais, comment je me définis, ma seule tentation est de répondre : « comique troupier ! ».
La vérité est que j’aimerais –folle ambition—toujours être et rester celui qui choisit. Dès l’enfance, j’avais compris que mes parents me mentaient et que le Père Noël n’existait pas. J’ai choisi de continuer à sembler y croire pour leur faire plaisir. Autour de moi, des personnes estimables avaient des avis totalement divergents. Je n’y ai pas gagné une mentalité d’aquaboniste, d’équivalentriste désabusé ou de bofiste professionnel. Car je me rendais bien compte que les nihilistes ne vivaient pas leur nihilisme. Mais cela m’interrogea.
J’ai alors pris conscience de deux nécessités : la recherche du savoir, l’éducation à tout âge, la curiosité, et la remise en question. Cela permet d’explorer et de refuser l’enfermement dans des comportements pré-fabriqués, quelles qu’en soient les (bonnes ?) intentions. Nos sociétés n’ont de cesse en effet de nous imposer des moeurs « naturelles », des idées-réflexes. Elles cadenassent chacun dans des attitudes collectives souvent aberrantes (la consommation indéfinie et toujours frustrée, la recherche du normal, du moyen, du modèle, la conformité au groupe).
Or il est indispensable de se poser constamment les questions de ses actes personnels et des décisions collectives. Nous subissons, nous partons de pioches successives, d’accidents, de résistances, de pesanteurs, d’horreurs, de faveurs dangereuses, mais avec la possibilité de jouer. Cela impose probablement des changements, des conversions, des doutes, de la volonté, mais comment peut-on fonder une conduite et des convictions autrement ? Il est indéniable que ce que j’ai appelé la relativité –dans l’espace géographique et dans le temps—forme le mécanisme de base des options de choix possibles.
Inventer c’est tout remettre à plat, connaître, changer. Voilà pourquoi la vraie compréhension des diversités par le voyage sensible est si fondamentale. Voilà pourquoi des zones géographiques entières me font frémir quand elles vivent comme des « blocs de pensée » obligatoire, en apparence intangibles. Voila pourquoi le « politically correct », comme les dogmes religieux ou idéologiques, me semble si insupportable.
Autant que le plus pernicieux, qui nous chloroforme dans l’évidence : les modes intellectuelles, ces coups de balancier médiatiques radicaux stigmatisant un temps l’entreprise comme lieu de l’oppression capitaliste pour en faire accepter ensuite tous les crimes éthiques ; marginalisant la question de la volonté planifiée des nazis d’exterminer les juifs d’Europe puis plaçant cela comme seul aspect de
Mais j’étais déjà ailleurs, heureusement.
J’aimerais donc surtout qu’on se souvienne de moi comme « celui qui a choisi », qui n’a cessé d’essayer de choisir. J’espère même pouvoir choisir jusqu’au bout, garder la lucidité de disparaître avant de devenir la honte de ce que j’ai pu être, le poulpe crapoteux esclavagisant mes proches.