Têtes réduites

Méfiez-vous toujours des évidences, des bonnes consciences, des saints et des gourous. Préférez les imparfaits et inversez les raisonnements. Respirez. Respirons. Osons être à contre-courant. Bancals mais honnêtes.

Deux exemples : la contrition mémorielle et la restitution des œuvres d’art.

Qui aujourd’hui justifie les génocides, les massacres, les horreurs ? Seuls les tenants des guerres saintes, des éliminations ethniques. Mais attention quand même : ils y croient et succèdent à une longue lignée de rétros. Ils se voient même comme les derniers héros du don de soi. Ils méprisent les sociétés « molles », décadentes face à celles de l’idéal. Les combattre suppose de choisir les moyens. En dehors d’une police planétaire pour éviter les expansions guerrières, le meilleur est peut-être de brandir d’autres images, d’autres façons de faire, d’autres courages, d’autres visions. De montrer que le devenir, la passion, l’épanouissement, la découverte, l’invention, l’humour sont ailleurs.

Il n’empêche, en Europe, des monos-rétros se sont acharnés à la fin du XXe siècle à vouloir corriger l’histoire, dans un torticolis rétro. Ce fut sensible sur la question de l’esclavage pris dans son unique dimension du commerce triangulaire entre Europe-Afrique-Amérique, en oubliant l’esclavage intra-africain, celui vers les pays musulmans ou à partir de l’Asie. Cela est vrai aussi concernant la volonté d’extermination des juifs d’Europe par les nazis : « la solution finale de la question juive », propos de la conférence de Wannsee le 20 janvier 1942, expression qui est d’ailleurs la seule non anachronique, contrairement aux mots « Holocauste » (utilisé dans le monde anglo-saxon) ou « Shoah » (en France), postérieurs.

La repentance est inopérante. Etrange pratique de nos sociétés, comme un achat d’indulgences. Au Japon, on reconstruit. Après 1945, on s’inspire du modèle vainqueur considéré comme plus opérant. De toute façon, la génuflexion, les offrandes lacrymales pratiquées par les criminels, sont un cautère sur une jambe de bois. Qui peut vraiment pardonner l’impardonnable ? Imposées aux générations suivantes, cela n’a aucun sens et est même injuste. Chacun est jugé sur ses actes propres.

Désormais, il est donc temps d’un travail d’histoire, répondant à un besoin de repères. Ces repères doivent continuer à être discutés et enseignés. Parallèlement, les crimes de nos sociétés européennes deviennent de plus en plus d’une autre nature : injustices sociales croissantes, fragilisation morale avec des individus assistés pour être mieux manipulés et destructions environnementales. Nous pourrions ajouter --sans que cela soit un crime-- absence de vraie démocratie de l'information au niveau planétaire dans notre guerre mondiale médiatique.

Dans d’autres sociétés, il s’agit encore de coercition religieuse, d’absence de liberté politique et de mœurs contraintes ou de guerres et d’agressions qui apparaissent de plus en plus systématiquement comme des crimes contre la communauté humaine. Les femmes ou les homosexuels subissent en certains endroits des pratiques cruelles et injustes. Parfois, il s’agit simplement du fait que la différence n’est pas possible dans une micro-communauté. Voilà la nécessité d’un Pacte terrien évolutif, qui n’impose pas les règles de la bonne conscience occidentale, mais rebatte les cartes et oblige à examiner toutes les questions de différents points de vue, même la peine de mort ou l’absence de liberté politique.

Pour enfin une explosion comportementale ? La constatation de nos identités imbriquées ? Une démocratisation grâce à Internet ? Des sources plurielles ? Ou des volontés de tout contrôler et d’accroître l’exercice de consommateurs passifs ? La dispersion des modèles avec des îlots autarciques ? Je n’ai cessé d’écrire que la mondialisation, avec ses tendances à l’uniformisation, créerait ipso-facto des réactions grégaires de sociétés figées vivant en blocs, tandis que le grand combat à venir pour les autres serait entre le modèle de la diversification et celui de la robotisation, des clones.

Dans l’état des sociétés actuelles, les monos-rétros se fixent ainsi sur un aspect d’hier pour n’en plus changer. Les rétros-futuros choisissent, trient. Les pluros-futuros y ajoutent une exigence de diversité fondamentale dans leur conception du monde : ils cherchent à ce que personne ne se ressemble, considérant l’altérité comme une richesse et comme une exigence. Nous, pluros-futuros, défendons l’altérité, moteur du devenir.

La restitution des œuvres d’art participe du même phénomène. Le principe paraît indiscutable. Mais la réalité l’est moins. Les objets ont circulé de tous temps sur la planète, créant des influences multiples (les « routes de la Soie » étant un des plus célèbres exemples). De plus, les frontières ont changé. Appliquer aujourd’hui un nationalisme artificiel à des œuvres ou objets considérés comme artistiques est aberrant. La France va-t-elle faire rapatrier tous les objets fabriqués sur son territoire et désormais aux Etats-Unis ? Va-t-elle réclamer de l’argent pour les travaux scientifiques et les fouilles réalisés outremer ? Va-t-elle monnayer ses inventions et leurs utilisations, comme la photographie ? Les historiens du Sénégal, eux-mêmes, considèrent la phase coloniale comme un temps de leur histoire avec ses aspects positifs et négatifs. Ils se réjouissent des objets sauvés, des traces photographiques, des films réalisés. Quant à l’Egypte, qui regorge d’œuvres antiques, n’a-t-elle pas beaucoup gagné en images (et en tourisme) à être une des civilisations les plus répandues dans le monde ? Le chantage à l’histoire dans les institutions internationales n’a jamais servi qu’à renforcer des personnalités corrompues et à engraisser des pouvoirs autoritaires sans que rien ne parvienne aux peuples.

Le temps d’une pensée envisageant un patrimoine commun est donc venu, d’une conservation partagée. Il importe que les pièces puissent circuler. Il est fondamental qu’elles soient visibles sur le Net. La planète est un bien commun. Nous sommes responsables des Bouddhas de Bâmiyân comme de la défense de l’époisses au lait cru.

Notre temps doit être un vrai temps d’échanges, de partages, d’inversion de points de vue. C’est un monde singulier-pluriel que nous voulons bâtir --refusant les pièges idéologiques du passé-- où chaque individu parle et est responsable du tout.

 

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