Un âge advient où nous nous mettons à penser que nous réalisons beaucoup de choses pour la dernière fois. Certaines ou certains ne le supportent pas. Pris par cette déréliction de bonne heure, j’ai toujours fait l’effort d’aller voir le bout de la rue à Valparaiso, persuadé que j’étais de ne plus jamais y retourner. D’autant que je n’y suis jamais allé.
J’ai ainsi rencontré des personnes en les imaginant mortes sous peu. Et elles sont mortes. Non, ne fermez pas votre porte, d’autres vivent. Je suis même capable de dire mon affection ou mon admiration à quelques-unes ou quelques-uns.
Mais le pire du passage du temps, celui de la plus sombre mélancolie, tient au fait de savoir que des situations n’existeront plus. Ta cervelle se charge tout soudain de pluie. Tes pieds pèsent comme les colonnes d’un temple. Tu ne penses plus qu’à des morts. Tu parles aux morts.
C’est l’acide sulfurique qui ronge nos plaisirs journaliers.
Aujourd’hui, j’ai visité ma tante de 107 ans. Un pavillon "moderne", ce qui veut dire moche et géométrique. Des couloirs labyrinthiques déserts et trop chauds. Des portes ouvertes avec un gisant râlant, nu, ou une vieille en peignoir échevelée, qui se cache. Une folle vous colle pour dire qu'on lui a volé sa chambre.
Ma tante dormait paisiblement, ne voit plus, entend difficilement, ne se déplace pas. Que faire ? Continuer ce néo-coma ? Abréger ?
Le vieillissement général de la population nous pose des questions inédites. En dehors de la question matérielle de la transmission du patrimoine –s’il y a—, qui advient désormais lorsqu’on n’en a plus besoin, car je pense toujours qu’il faut supprimer l’héritage (sauf une somme forfaitaire égale à prendre quand on veut dans la vie).
Non, la question est morale et sentimentale. Donc beaucoup plus cruelle. Elle concerne les autres et soi-même.
Il existe une injustice de la retraite. Injustice financière avec des vieux pauvres et des jeunes-vieux qui sillonnent le monde.
Injustice aussi dans l’état physique et mental : corps et esprits détruits ; âmes en peine de personnes en pleine santé physique et mentale soudain jetées à la porte. Il est probable qu’entre 55 et 80 ans il faille trouver des formules à la carte avec du temps aménagé. Cela doit se faire dans une pensée nouvelle de l’organisation du travail, de l’image du travail, de la notion d’utilité sociale, où le bénévolat entre en ligne de compte. Pas de travail-bagne et de loisirs-paradis de la consommation.
Et puis reste le regard sur ce qu’est un être "fini"/désintégré. Au-delà de notre terrible épidémie de cancers, quel intérêt de faire durer les absents ? Quelle torture pour les familles de voir des êtres aimés se déliter mentalement et physiquement, jusqu’à devenir méchants ou inertes ? Si le degré zéro de conscience apparente (le « légume ») est abordé, la méchanceté de vieux aigris est occultée.
Soi-même, souhaite-t-on devenir un boulet pour ses proches en étant l’inverse de ce que l’on a pu montrer ? Comme Debord, il faut avoir la lucidité d’arrêter. Garder sa dignité. Préserver autrui.
Mais les autres ? Piquerons-nous ces vieux venimeux ou bavouillants ?
Ce qui est sûr est qu’il faut arrêter d’écraser la jeunesse par des puissants séniles s’accrochant à leurs privilèges de façon pathétique, regrettant sans cesse hier. Et cesser aussi de voir des intelligences vives se promener les bras ballants dans la rue, fantômes hagards, sous prétexte que l’âge fatidique est dépassé. Chômeurs du temps. Une nouvelle concordance des générations est nécessaire.
Elle s’accompagnera sûrement de solutions diversifiées des fins de vie où la mort ne sera plus taboue --comme dans beaucoup de sociétés à travers le monde.