une cabane

Une cabane n’est pas une maison. Une cabane, cela perche dans le Colorado à deux jours de marche de tout habitat, au fond des calanques, ou dans les jardins ouvriers de Berlin Ouest enserré par la guerre froide. Il pleut sur une cabane. Il pleut du soleil, il pleut une bruine regardée du pas de porte. Il pleut toujours, même des étoiles, mais on est DANS la cabane, à l'abri, replié(s). Une cabane est une grotte isolée. Car une cabane, c’est plus rustre qu’une guer mongole ou une case sur pilotis en Amazonie ou au Laos, même qu’une boite de survie collective bricolée dans un bidonville de Mumbai.

Chassons cependant sans délai les mauvais esprits et les erreurs de jugement : loin, loin, la puanteur vernissée des rengaines au Canada, fleurettes comprises, et les pissotières « au fond du jardin ». Sophistiqué chalet ou vulgaires planches. Pas des cabanes.

Une cabane sert à jardiner ou à chasser ou à penser en fumant la pipe dans l’ondée et la rosée. Il y a peu de choses dans une cabane. Quelques instruments (couteau, fusil, jumelles, sécateur, pelle, ouvre-boîte...). Quelques lectures de survie : manuel de pêche, Thoreau ou Walt Whitman, spécialement Feuilles d’herbe dans l’édition de 1909 avec un envoi du traducteur, Grey Owl et ses castors du Saskatchewan, Winsor McKay, un album sur la campagne anglaise, une visite à Claude Monet, des promenades chamaniques, Les Cent vues du mont Fuji... Des provisions de bouche aussi, qui rapprochent du marin en plein océan et du campeur égaré dans le Chiapas : sardines, pâté Hénaff, parfois terrine d’écrevisses ou bocal de ratatouille.

On est un peu hébété dans une cabane. On peut s’asseoir sur un tapis et des coussins berbères sales et élimés, discuter pour un pow-wow à la lueur vacillante d’une lampe la nuit, à deux-trois, sous les comètes. Boire du thé brûlant ou une lampée de whisky, tirée d’une flasque. On boit peu. On boit sec. Ca racle. Gorgée après gorgée.

Dans une cabane, tout incube. Les maladies comme la méditation.

Je viens de finir d’installer ma cabane en fond de cour-jardin à Montmartre et j’ai l’intention de m’y retirer. D’y partir. De côtoyer Conrad ou London, de cracher avec Villon. De détourner la ville avec un cube d'imaginaire précaire, mobile, humant le bois, la résine. Une cabane se greffe n’importe où, surgit à contrepoint.

Peut-être pour me taire. Peut-être pour inviter. Peut-être pour y jouer avec mon dernier fils. Peut-être pour tresser des chroniques, des chroniques de cabane. Cela risque de me rendre encore plus bizarre et atypique par rapport, non pas au monde qui nous entoure, mais à son interprétation convenue.

En effet, je ne VOIS décidément pas comme mes contemporains. Détestant autant l’abscons radical et protecteur que la bouillie imprécise, récupératrice, inculte, molle et sale, qui étouffe tout, surtout les quelques besogneux avec conscience.

Je me reconnais pourtant en quelques-unes et quelques-uns, partout, hier, demain. Dans ma cabane, je peux bouder. Mépriser. Cesser de me répandre devant la médiocrité et le vol. Dans ma cabane, je regarde en oiseau planeur. Je fume ou je rêve que je fume de l’Amsterdamer au pain d’épices. Dans ma cabane, je suis loin, près des grands lacs et des coureurs des bois, de la mousson et des Yaos avec du thé de forêts primaires à si longues feuilles et jus ambré.

On va trouver certains de mes livres en ligne (cinq). Je me soucie de la diffusion des films, jusqu’au dernier au Mali (minimal et théorisant la vanité des images). Et prépare des séquencettes avant un long-métrage de fiction. La cabane n’est pas un cercueil-express pour retraite avancée… Une éclipse juste, une bouffée d’air, un coma.

Faut-il y clouter une poire à poudre et vivrai-je assez pour en faire un tour complet ? Pas sûr. Regardons ailleurs.

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