La Cinémathèque enterre le cinéma ?

 

 

Voilà la vitre derrière laquelle était Jean-Pierre Léaud. Je me suis retrouvé à côté de lui à la sortie de la cérémonie en hommage à Claude Chabrol. Il était égaré, pas rasé, chouinant quelques mots à un journaliste qui l’avait reconnu. Il est parti devant moi, petit, silhouette de guingois, clone éploré de Truffaut, de grands cheveux de sorcière teints. Touchant. Je n’ai pas voulu l’embêter, le photographier avec mon portable quand il se trouvait à 20 centimètres, percer son désarroi, ni quand la silhouette noire un peu boulotte claudiquait pour s’enfuir dans une voiture. Voilà donc la vitre qui cachait Jean-Pierre Léaud.

On eut vraiment le sentiment d’un monde s’enterrant lui-même avec ce cercueil devant les mots « Cinémathèque française ». Un cinéma disparu, un rapport au cinéma évanoui, Langlois et Mary Meerson et Lotte Eisner momifiés.

Traffic de cercueil à la Cinémathèque ?

Claude Chabrol n’était pas mon cinéaste de prédilection, sorte d’Hitchcock dilettante, parfois un peu obsessionnel et bâclant. Mais sa causticité me plaisait, son indépendance d’esprit aussi et sa verve anti-normes et régimes. Il vivait et défendait la liberté. Il aimait le cinéma, trouvait des plans et des répliques malicieusement ou violemment.

Pendant une période, nous achetions notre journal à la même kiosquière titi parigote place de la République tous les matins. Et nous trouvions une réflexion de circonstance : très jovial comme très secret. Je l’ai retrouvé plus tard mais ce n’était pas aussi drôle que ces happenings matinaux, cette rivalité en causticité sur n’importe quoi, du détail à l’actualité.

Plus que lors de ses interventions à la télévision, Isabelle Huppert fit un très intelligent et sensible discours. Et je partis dans mes fantômes, tandis que la Cinémathèque servait d’église pour enterrer une génération, symbolisée par Jean-Pierre Léaud en deuil et en fuite.

Alors, je crois qu’il est temps de lancer une nouvelle Nouvelle vague faite de celles et ceux, passionnés d’images à travers le monde, tentant encore, ouverts à toutes les techniques et les expériences, qui ne pensent pas que filmer c’est exercer une profession.

Le cinéma vivra d’être bousculé, enragé, possédé, par celles et ceux qui auront beaucoup vu.

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