Parti de rien,
je suis arrivé nulle part
Le blues des 55 ans et de pas toutes mes dents
Certaines ou certains partent de quelque part. Ce quelque part ne consiste ni en un lieu, des personnes, un environnement, mais un héritage, une marque de fabrique, souvent financière, politique, religieuse ou de notoriété, toujours héritée. Concédons que cet héritage peut être lourd et difficile à gérer.
A l’heure où tout le monde montre ses plaies à la Terre entière, dévoile ses grains de beauté et ses verrues, ses peines de cœurs et ses maladies, je me considère comme parfaitement insignifiant et inintéressant. Certes, j’ai des caractéristiques biographiques mais bon, tellement anecdotiques que je n’en fais pas une soupe (et invite d’ailleurs mes congénères à nous lâcher un peu les baskets avec leurs éraflures de l’âme). Mon admiration profonde va à ces peuples du fatalisme dynamique, qui comprennent que le bonheur et le drame sont également inévitables et qu’il importe, face à cela, d’avoir le sens de la relativité et l’énergie du présent.
Parti de rien, de pas grand-chose donc, mais pour arriver où ? En rase campagne, en no man’s land, en Los Feld, en terrain vague. J’ai tellement réussi à brouiller les pistes que personne ne suit ? Une roulette où la boule tombe inévitablement ailleurs, chez les autres ? Il est difficile de poser un regard lucide sur le présent.
Livrons en vrac les spasmes d’un essai de bilan.
La vérité oblige d’abord à accepter son inefficacité. Suis-je parvenu à une fonction sociale valorisante ? A la fortune ? Honorable sûrement, valorisante pas vraiment. Disons-le nettement, ma vie est un échec en termes de pouvoir et d’argent. Un échec total à l’époque où les idées et la culture sont méprisées face au business et au show business. Mon père était nettement plus riche que moi, alors qu’à 55 ans mon banquier m’appelle encore pour des débits chroniques, quand se loger est devenu hors de prix pour les non-héritiers et les carrières moyennes devenues très médiocres. Mais sont-ce là les indicateurs de la satisfaction et du regard positif sur soi ?
Tout dépend des buts que chacune ou chacun s’assigne –ou devrait s’assigner. Moi, je suis incapable de tenir un bar, laver les verres et bavarder avec les amis en dormant sous les ramures de chênes quand le lac étale luit sous un soleil poudré. Du moins, le vivre dans la durée, la répétition.
Insatisfait perpétuel ? Au moins suis-je exempt des excès de la nostalgie imbécile survalorisant sans mémoire réelle ce qu’on choisit dans le passé. Un passé impossible rendant le présent invivable.
Quel est le blème alors Laurent ? Probablement l’invisibilité vécue comme une inefficacité à peser sur l’évolution collective : je me sens sous-employé. En effet, faisant partie des invisibles de nos sociétés, je n’existe pas. Mais ai-je fait quoi que ce soit pour exister médiatiquement ? Ai-je ciré des bottes et pris des cartes pour obtenir des postes ? Certes, non. Donc, je n’ai nullement à me plaindre. J’obtiens ce que j’ai cherché et évite ce que j’ai fui.
D’autant qu’on peut observer, par contraste, la cruauté peu enviable vis à vis de superpuissants s’écroulant dans l’anonymat ou l’opprobre. Parallèlement, des personnages comme Tristan Tzara ou Guy Debord, étaient dans une semi-confidentialité et ont connu ensuite –pour un milieu intellectuel—une gloire parfois excessive (dans le cas de Debord), car touchant presque au fétichisme, à la religiosité.
Roland Topor, à l’intelligence surnuméraire, généreux d’esprit et de conduite, disait de ses livres invendus, soldés pour presque rien, qu’ils trouvaient leur vrai public. Elégance du rire foutraque face à la bêtise, malgré les pincements de la tristesse.
Alors, panique à bord ? Stop. Faut sauter par les hublots ? All is black ?
N’y aurait-il pas là un peu de coquetterie intellectuelle, Mister Gerv ? Une manœuvre afin de susciter des compliments ?
Bon, donc crachons-le, quand on a réfléchi sous diverses formes à notre monde en transformations, soit sous l’angle scientifique (histoire des images), soit sous l’angle philosophique (philosophie de la relativité) ou politique (SEE/socio-ecolo-evolutionists) et littéraire (L’homme planétaire) ou cinématographique (« cinema espresso »), on peut raisonnablement s’estimer satisfait. D’autant que mes presciences des années 1970 sont plus que confirmées maintenant au XXIe siècle.
Mais combien de fois me suis-je senti seul à voir ce que je voyais ? Comme si tout l’enrobage social et médiatique obscurcissait complètement la vision de mes contemporains. Comme si j’étais le dernier des Mohicans à considérer, par exemple, le service public télévisé dévoyé, le savoir éliminé des modèles sociaux, les consommateurs totalement passifs face au fonctionnement des entreprises, nos identités imbriquées et nos histoires stratifiées ou l’écologie comme d’abord un impératif social (car la pollution, les catastrophes ou la malbouffe touchent en premier lieu les plus pauvres).
Cela importe peu : j’ai pris date et ce travail souterrain ressortira à un moment ou un autre. Ressortira-t-il ? Les dangers de notre époque sont doubles : immersion et récupération. L’immersion constitue l’aspect probablement le plus grave. La quantité de sons, d’images ou de textes produits est telle que forcément des choses remarquables peuvent se faire sans qu’il n’y ait plus aucun rattrapage, d’autant moins que les supports numériques signifient aussi danger de disparition totale. Le bon grain et l’ivraie se mêlent quand la déqualification généralisée règne et que des « people » présentent ce qu’ils n’ont ni écrit ni conçu.
La récupération, elle, est une manie déjà dénoncée par Guy Debord. A son époque, elle se pratiquait généralement en citant les sources. Désormais, au temps des thèses copiées-collées ou inventées, au temps de la baisse du niveau culturel des médiateurs et des politiques –d’où d’ailleurs leur haine des savants considérés comme des « emmerdeurs »--, au temps où les plus brillantes ou brillants sont moqués en classe, la récupération devient un exercice habituel et mafieux. Personne ne cite plus la source première, jamais, ni la référence, et des olibrius se précipitent en pleine lumière pour hurler sans vergogne (il faut hurler sur les plateaux de télévision désormais –probablement pour réveiller les maisons de retraite) les idées des autres, tandis que des pionniers courageux ont passé leur temps à entendre qu’ils n’entraient dans aucune catégorie, que cela n’intéressait aucun public, qu’il n’existait pas de rayon pour présenter cela. Ensuite, les voleurs se gobergent et se constituent ainsi une image de marque en petits cambrioleurs du lumpenproletariat de l’intellect, ces crétins modestes qui ont le tort de faire un travail de fond dans l’ombre, les rats peureux de la pensée, faméliques parfois.
Coucou à mes amies et amis des galeries souterraines…
De surcroît, ma génération est celle des sacrifiés : passés de crise en crise, arrivée après celle du « baby boom » qui a tout eu, du développement économique et de la longévité, il nous fut asséné d’attendre des conditions meilleures. Nous avons attendu et les conditions sont pires, au temps où les techniciens de l’économie et du marketing dictent leur loi : le triomphe des plombiers sur les architectes. Cela a commencé avec Giscard d’Estaing. Le politique est revenu au pouvoir avec Mitterrand au début mais ensuite les techniciens n’ont plus lâché prise entre un Mitterrand malade, un Chirac ne sachant pas quoi faire du pouvoir et un Sarkozy courant dans tous les sens après les sondages, plus mauvais communiquant au monde à force de vouloir communiquer, zébulon illisible répulsif agissant en commando contre même l’appareil d’Etat vu comme hostile. Alors, pour nous, qui voulons simplement que l’argent public soit bien employé et qui avons une connaissance certaine des moyens à mettre en œuvre, arrive la marginalisation.
J’ai heureusement réussi, avec mes activités autour de l’écologie culturelle, à ouvrir un territoire passionnant et à ne pas être honteusement sous-employé comme nombre de mes collègues (qui souvent foncent vers une retraite anticipée). Mais que de « cadavres » autour de moi, que de gâchis humains et matériels et que d’amour nous devons avoir pour ce pays à y être resté au détriment de nos finances et de notre prestige (ce pays est incapable d’exporter ses savoirs et ses créateurs).
Bon, sachons raison garder. Même si cela ne m’a absolument rien rapporté, car je suis arrivé au temps de l’écroulement du livre et que je n’ai généralement pas eu le support des grands éditeurs, j’ai la présomption de penser que mon long travail de fond, lu juste par quelques-uns, finira par atteindre une certaine lumière. Hasardons-nous dans un élan présomptueux : même une lumière internationale, car ma réflexion fut toujours locale-globale.
Bon. D’accord, continuons à nous rassurer. Pour éviter la corde ou les pilules à cause du sentiment d’inutilité et de vanité absolue, je sais avoir autour de moi et même dans mon univers professionnel des personnes qui m’aiment et que j’aime profondément. Il arrive d’ailleurs que des débordements commencent avec des « fans » que je calme assez vite en leur expliquant l’aspect sympathique mais déplacé de la démarche. Etre libre, c’est aussi déplaire.
Finalement le terrain vague où je suis arrivé, au pays des diplômes et des étiquettes à vie, peut être, à y regarder bien, un beau pays. Ce n’est pas un enclos, une prison, mais un terrain d’expérimentations et d’explorations. Rester curieux. Fureter.
Alors Gervereau, de quoi te plains-tu ? Je peste surtout contre la cécité collective. Elle est probablement due à la période de transition que nous vivons. La concentration médiatique liée à une oligarchie qui passe en boucle, dans un contexte de surproduction généralisée noyant tout, n’est pas encore compensée par une vraie démocratisation des sources, par cette apparition nécessaire d’autres regards. Des X ou Y (genre savonnettes marketing nommées BHL ou Max Gallo) écrivent n’importe quoi n’importe où, quand on passe encore son temps à alerter par des articles ou des images –en vain. Ce n’est jamais son tour. Et quand on parle, cela n’intéresse personne.
En 1992, par exemple, tout le monde se foutait de la guerre d’Algérie (mon expo avec Benjamin Stora et Jean-Pierre Rioux fut un bide). En 2004, tout le monde se surexcitait autour de la guerre d’Algérie (et avec Benjamin, nous avions un éditeur en faillite incapable de fournir les livres au vernissage…)
Bref, nous ne sommes vraiment pas passés de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs, lançant des canaux différents pour des choix différents, permettant au public de comprendre la relativité, le comparatisme, les emballements et les rumeurs.
Je dois être un impatient.
Et probablement mourrai insatisfait de ce que je n’aurai pas encore réalisé. Ou gâteux bavant piqué.
P.S. Si je survis, ce texte me servira à ne pas oublier mes rages et mes espoirs, tout en portant témoignage de nos temps confus et piégeux.