Généralement, les textes-tracts sont éphémères et circonstanciels. Ils se lisent à peine et se jettent, gâchant le papier. Voici tout l'inverse : 30 à 40 ans de réflexions résumées en une feuille, téléchargeable, diffusable, tirable sur papier, distribuable. Pour une fois, lisez et conservez. Ce texte a été distribué --symboliquement, historiquement et dérisoirement-- à l'Assemblée nationale française le mardi 3 mai 2011 (photographie par Jean-Hugues Berrou). Il a été posté et mailé aux politiques et aux médias.
Ne cédons rien à l'aveuglement et à la paresse intellectuelle. Occupons le terrain des idées. Diffusez-le. Faites savoir.
Stop !
Regardez les vraies urgences
Chômage ?
Il est temps d’instaurer une pensée de l’utilité sociale qui change le rapport au travail (un travail-enfer ou un chômage-enfer contre des loisirs-paradis). Ainsi les frontières mentales seront abolies entre travail salarié et travail non salarié. Ainsi pourront être qualifiées et labellisées des entreprises éthiques (fonctionnement interne, nature des produits et services, utilité sociale et environnementale). A cet égard, les systèmes coopératifs ou mutualistes (pour les banques) prendront une actualité nouvelle. Enfin, il est indispensable d’évaluer des administrations efficaces et utiles, évoluant dans leurs services, qui font parfois ouvertement de l’insertion sociale.
Pouvoir d’achat ?
Il faut remettre l’économie au service du politique. Pour cela, retour à l’hyper-local : d’abord s’occuper de notre vivre-en-commun et en déduire localement ce que cela signifie. Veux-t-on vivre à Limoges comme à Carpentras ? Il est temps de penser des micro-économies et des micro-marchés dans des croissances diversifiées. Pas un productivisme uniformisé planétaire destructeur de l’environnement, ni une sorte de big bang de la décroissance, mais du « tri sélectif » adapté à chaque situation, à Wellington, Shangaï, Ouagadougou, Houay Gnoum ou Saint-Agrève.
Insécurité ?
C’est par l’action de consommateurs-acteurs que s’organise la vie de nos villages (en Ethiopie ou dans le Cotentin) et de nos micro-quartiers dans les villes et mégalopoles (Sao Paulo ou Marseille). La question n’est pas seulement la responsabilité, la mobilisation des familles, la sanction partout égale, mais aussi des choix directs de priorité à la proximité, d’éducation, de solidarités, d’agricultures vivrières contre des monocultures intensives, de fiertés collectives par des actions communes… La morale (ou le moral) du quartier est la morale (ou le moral) de chacune et chacun, son imagination, sa mobilisation dans la valorisation de son lieu de vie.
Education ?
Il est temps d’analyser quelle est la boussole éducative nécessaire à notre environnement (lire, écrire, compter, mais aussi se situer géographiquement et historiquement, philosophiquement, visuellement ou musicalement…). La priorité est à l’acquisition de ces bases pour toutes et tous. Ensuite, il importe d’assurer des apprentissages tout au long de la vie, car une politique de castes par diplôme (qui ne signifie rien en capacité à animer des équipes et innover) reste inadmissible, tout en constituant un extraordinaire gâchis d’énergies. Le mouvement permet également –dans une optique d’utilité sociale renouvelée—d’opérer une conjugaison des générations, abolissant le couperet drastique et stupide de la retraite. Faisons tout cela dans une restitution du sens de l’effort, du travail, de l’excellence. Admirons à nouveau nos savants et nos pédagogues et pas seulement nos sportifs et nos bateleurs.
Santé ?
L’affaire est individuelle, comme une grande peur. Elle est collective aussi (accès aux soins pour toutes et tous). Le fatalisme dynamique reste la seule façon de comprendre la catastrophe naturelle et le drame personnel comme normaux, aussi normaux que leur absence. L’individu doit désormais se responsabiliser face à sa santé et celle de ses proches (comas, longues maladies…), ne pas être un consommateur de poudres magiques, de gourous ou d’opérations-éclair mais engagé dans une vraie réflexion sur l’intensité, la durée, le risque choisi et la possibilité de l’arrêt. Soyons adultes.
Justice ?
La justice est devenue une langue étrangère faite pour les avocats et les juges, bourrant des prisons indignes productrices de délinquance. La justice doit reparler une langue compréhensible par toutes et tous, dans les prétoires ou en dehors. Car la justice n’est pas juste affaire de procédures mais l’enjeu général d’un vivre en commun. Elle ne signifie pas l’égalité, notion impossible à mesurer dans notre univers de diversité. Elle suppose surtout des règles semblables. Disons-le, un peu partout dans le monde à quelques exceptions près (des micro-communautés souvent), l’organisation générale de la société est inacceptable moralement et économiquement. Aujourd’hui --il faut le souligner--, l’accumulation exponentielle de l’argent dans quelques mains est particulièrement dangereuse (crises) et improductive. Localement et mondialement, le système doit être transformé, par des règles de transparence et de redistribution, l’arrêt de spéculations artificielles, l’imposition lourde des héritages les plus considérables, le développement de l’impôt sur le revenu face aux impôts indirects, la nécessité de la redistribution quand l’argent n’a plus de sens, la compréhension de la monnaie comme juste un aspect de l’utilité sociale….
Peur du lendemain ?
Dans son quartier, dans son village, nous sommes toutes et tous dans la même barque. Les crises, les tsunamis, les nuages volcaniques ou nucléaires, les pollutions des mers, les médicaments dangereux ou la nourriture cancérigène sautent allègrement d’un continent à l’autre. Les infos aussi. Voilà pourquoi toutes les théories de la muraille, du bunker, de l’exclusion, sont mensongères et idiotes. Peur généralisée ? Maîtrise d’ici, où que l’on soit. Le rapport local-global nouveau est bien celui-là : sortir de la société du spectacle pour devenir des spectateurs-acteurs en réseau qui dialoguent. L’isolement n’a pas de sens, mais la crainte d’être broyé dans un monde sur lequel on a perdu toute maitrise non plus. Notre pouvoir local reste direct et considérable –plus important d’ailleurs aussi en le montrant et en le faisant savoir, comme lorsque les Inuit de Kanjirsujuuaq expliquent comment ils sont tous coactionnaires de leur supermarché. Alors, la logique veut que les armées disparaissent petit à petit au profit d’une police planétaire, agissant au nom de valeurs collectives évolutives minimales laissant le maximum de latitudes locales.
Environnement ?
Plus personne vraiment ne nie désormais l’impératif écologique. Le plus passionnant en la matière n’est pas le catastrophisme ni les donneurs de leçons d’une nouvelle religiosité, mais le fait que nous sommes obligés de repenser profondément nos comportements individuels et collectifs. Pas pour une petite élite. Les pollutions et la malbouffe touchent les plus pauvres partout. Ainsi, l’expérimentation écologique, la recherche de solutions nouvelles et diversifiées, conduisent à penser rétro-futuro : ce qu’on garde, ce qu’on récupère, ce qu’on abandonne, ce qu’on invente. Nul doute qu’une organisation planétaire minimale (un pacte évolutif) ne soit indispensable pour pouvoir orienter la barque commune. Nul doute qu’il ne faille préserver une indépendance scientifique contradictoire pour nous éclairer.
Traditions et culture ?
Les cultures sont en perdition ? Il faut se protéger et préserver la baguette comme la pâquerette ? Parti voici quelque 60 000 ans d’Afrique, homo sapiens n’a cessé d’évoluer dans ses expressions culturelles. Nous sommes donc toutes et tous des Africaines et des Africains en métamorphoses. Plutôt que de parler de culture, il faut caractériser des formes culturelles : le pluriel s’impose. Il s’impose parce que nous avons des identités imbriquées (brestois, passionné de Japon, juif, taoïste, rugbyman…) et des histoires stratifiées (locale, régionale, nationale, continentale, mondiale), en vivant l’ubiquité (ici et avec tout ce que nous regardons sur écran). Il s’impose parce que nous pouvons tenir au baroque praguois comme au catch, au rap comme à Hitchcock, à la cuisine comme aux romans sud-américains. Alors, aider aux productions culturelles diverses (qui font image de plus) est donc aussi important que de permettre, non seulement de préserver la diversité (ce qui serait conserver l’existant seulement) mais surtout de diversifier la diversité (c’est-à-dire innover, inventer).
En ce sens, par exemple et tant qu’il existe, le service public télévisé doit être totalement repensé dans des impératifs visibles où le savoir et la création redeviendront des modèles sociaux. Quand à la notion de patrimoine, elle est large et induit, pour chaque société et avec des remises en cause constantes, de choisir ce qui est conservé, ce qui est restauré, ce qui est laissé à l’usure du temps, ce qui est donné ou vendu, ce qui est détruit. Le tout-conservation aveugle ne peut être une politique durable pour des sociétés en évolution.
Bonheur ?
Voilà un mot dangereux. Que de crimes ont été commis en son nom. Que de sacrifices inhumains. Il est temps d’adopter une conception expérimentale et évolutive de l’existence, une conception relative. Alors que nous désespérons souvent de nos modes de vie ici en Europe, nous les exportons de façon violente dans le monde. Ce faisant, en quelques années, nous acculturons des pays entiers par nos subventions, notre pacotille, nos médicaments et nos ONG faisant le Bien ou nos images. Il n’est certes pas de forêt primaire et de civilisation sans évolution et il apparaît normal que chacune et chacun change, mais cela doit se faire dans une bourse mondiale des comportements. Un Yao en pleine forêt a autant raison qu’un Parisien de la Goutte d’Or. Pas de progrès, pas de regrets, un mouvement rétro-futuro, une dynamique évolutive.
Alors, dans ce monde multipolaire, ce monde de la relativité, ce qui devient la vraie césure réside entre les tenants du pluralisme (accepter la pluralité de conceptions du monde et évoluer : plurofuturos) et ceux de la voie unique (avoir une conception arrêtée et figée et vouloir l’imposer partout : monoretros). Désormais –religieux ou pas religieux--, le pluralisme est, pour certaines et certains, un combat sans cesse à renouveler.
Rejoignez-nous, propagez ces idées.
www.see-socioecolo.com