Il est des moments où ce que chacun voit ne semble pas avoir du tout la même interprétation publique. Evidences d’aujourd’hui, absurdités de demain. Le rideau se déchire pourtant. Peut-on écouter d’autres manières de concevoir l’organisation sociale, les valeurs et les conduites individuelles ? Ainsi, un décalage patent se développe entre les visibles et les invisibles. Les premiers ne sont pas une « élite » dans un temps où le savoir et la création ont été bannis de la valorisation publique. Les seconds ne sont pas un groupe organisé, au temps où la précarisation gagne et l’exclusion de la sphère décisionnelle devient la règle. Ouvrons les yeux : au-delà d’une petite sphère de riches et puissants, vivre dans ce pays devient de plus en plus difficile matériellement et moralement pour la grande majorité des habitants toutes générations confondues : logements hors de prix, ascenseur social totalement en panne, coût des denrées du quotidien… Sans parler de la perte de repères et de la détresse psychique.
Cela conduit à une ambiance d’Ancien Régime sans la philosophie des Lumières. Allons-nous vivre un de ces soulèvements dont notre pays a le secret ? Au risque de tomber dans des remèdes parfois pires que le mal ? Ou la sphère civile va-t-elle se développer en dépit d’un pouvoir autiste, avec ses règles, ses valeurs ? Ce qui est certain est que la télévision déliquescente concentre la caricature du pays dans une acculturation sans précédent et le passage en boucle des mêmes à la longévité historique avec un perpétuel regard rétro et un langage de la peur (le primat du fait divers) pour maisons de retraites. Dans l’indifférence générale. Peut-on enfin écouter d’autres analyses ? Depuis 30 ans, on commence pourtant à intégrer le nouveau dialogue de l’individu avec la planète. Chacune et chacun porte l’universel en soi.
Dans ce cadre, l’offre politique ne correspond indéniablement plus aux attentes. Et, de plus, les nouveaux mouvements de protestation restent incompris.
Qui parle pour demain ?
Tâchons d’analyser rapidement l’offre politique actuelle en France. Le Président du moment, en reprenant les thèmes du Front national, l’a fait grimper artificiellement. Sa stratégie payante attrape-tout de campagne électorale (du Front national à Jaurès) est devenue en fait pénalisante une fois au pouvoir. Résultat : un Front national surgonflé sur un programme d’isolement nationaliste totalement impraticable dans le monde d’aujourd’hui. D’ailleurs, qui –même au Front national—croit vraiment que dresser des murailles autour de l’Hexagone va apporter le bonheur aux Français ?
Résultat aussi, un Président illisible quoi qu’il fasse, à force de surcommuniquer dans des sens contradictoires. Lui qui avait senti le besoin de rupture et de réformes dans un pays très assoupi intérieurement depuis le deuxième mandat de François Mitterrand, a voulu réformer tous azimuts sans ligne directrice claire et avec des sorties de routes fatales (« l’environnement, ça suffit ! » après le Grenelle de l’environnement), lui faisant perdre même le bénéfice de ses actions novatrices. Le rejet est terrible, quand le « bling-bling » de l’argent facile tombe en pleine crise boursière où le rôle des banques et des actionnaires n’a jamais connu un tel discrédit. Il est fatal quand les valeurs sont défendues par d’autres (le kidnapping de la citoyenneté par Marine Le Pen) et que la novation réformiste échappe (Borloo en voie d’autonomisation).
Mais existe-t-il une offre alternative ? Le centrisme, jadis appelé le « marais », est un méli-mélo de technocratie en col blanc et d’humanisme bien peu lisible, toujours en quête d’alliances et d’objectifs clairs. Il fait illusion par moments, par défaut. A gauche, qu’espérer d’un Parti socialiste occupé de prouver qu’il sait gérer, dirigé par une caste mitterrandienne indéboulonnable ? La belle affaire. Ce parti est désormais attendu en réalité sur les questions de justice, de probité et de renouvellement de générations. Voilà pourquoi d’ailleurs la candidature de Dominique Strauss-Kahn formait une bulle artificielle prête à exploser à tout moment. Le Parti socialiste est à un moment crucial où il lui faut replacer le dessein politique devant la cuisine économique. Et il est attendu aussi sur une conversion à l’écologie qui ne soit pas juste de façade, mais un regard lucide sur le monde.
Car il faut sortir de deux inepties concernant cette question. Non, l’écologie n’est pas une affaire de riches. La malbouffe touche les plus pauvres d’abord. Les pollutions des villes attaquent les bébés de tous les milieux. Non, l’écologie n’est pas une question pour demain, juste un luxe pour aujourd’hui dont on pourrait s’affranchir. C’est maintenant que des pollutions gigantesques se développent dans les mers, sur les terres, dans l’air et les eaux. C’est en ce moment qu’opèrent des acculturations de masse sur la planète entière au nom d’un consumérisme passif suicidaire. Enfin, à l’heure des tsunamis et des épidémies, croit-on qu’il existe des frontières entre pays riches et pays pauvres ?
Les écologistes, quant à eux, apparaissent souvent comme sympathiques mais peu crédibles. Il leur faut montrer qu’ils sont un parti de gouvernement, qu’ils ont des réponses lucides sur les questions de fond de nos sociétés et que ce sont les seuls qui regardent le futur et le préparent. Ainsi, la notion de « décroissance » reste incompréhensible à l’heure de la précarisation, du chômage et du décrochage social. Chacune et chacun comprend pourtant désormais qu’imposer un modèle global de vie à la planète –insatisfaisant de surcroît pour celles et ceux qui le subissent et détruisant durablement les ressources collectives en multipliant les pollutions—est inepte. On ne veut et on ne peut pas vivre de la même manière à Ouagadougou, Saint-Agrève, Shangaï ou Vientiane. Les seules solutions sont des solutions de croissances diversifiées, de retour au local --sur lequel chacune et chacun a prise-- de pensées en réseau planétaires. Et l’avenir est à des entreprises éthiques, des consommateurs citoyens, des spectateurs-acteurs. Une autre organisation d’un monde solidaire.
Les écologistes sont en fait les seuls réalistes, les seuls qui osent penser la planète interdépendante et le pouvoir de chacun pour orienter ses comportements et son mode de vie. A condition de ne pas devenir les serviteurs d’une nouvelle religion, de rester toujours en échanges et en débats. Mais cela est-il assez affirmé ?
Parlons enfin de la dernière catégorie de l’offre politique actuelle en France –la gauche autoritaire néo-révolutionnaire. Elle bégaie. Partant d’un constat juste (les injustices croissantes), elle n’offre aucune solution crédible, se réfugiant comme le Front national dans un antieuropéanisme et un antimondialisme, une politique de la muraille hexagonale, totalement grotesques. Pire, elle préconise des bouleversements dont les conséquences liberticides font frémir celles et ceux qui ont de la mémoire. Quand à nos développements durables, peu lui chaut.
Dans un tel contexte, quoi d’étonnant à ce que beaucoup se sentent démobilisés et non-représentés.
Des sociétés kaléidoscopiques
Pour une fois, l’exemple vient du Sud (si, du moins, on accepte cette orientation subjective de la planète dans l’espace). Les mouvements intervenus dans le monde arabe et aujourd’hui en Espagne sont des signaux forts. L’Allemagne décroche avec le nucléaire. Ces mouvements montrent d’abord une planète de la relativité où partout les individus et les peuples veulent prendre l’initiative de leur devenir dans des modèles à inventer. Avons-nous des leçons à donner quand nos sociétés produisent des inégalités croissantes dans des restrictions comportementales de plus en plus grandes avec de puissants conformismes de pensées ? Ils le font, comme nous, avec le sens de la fragilité, l’instinct des périls, la peur historique des basculements autoritaires. Nous les voyons comme naïfs, non politisés, parce qu’ils n’adhèrent pas à une idéologie, à des groupes structurés. C’est là probablement, au contraire, leur sagesse : ils bannissent ces conceptions du monde uniques, exclusives, inévitablement autoritaires.
La fameuse « indignation », qui est une protestation basique, a le sens premier et la vertu de ne jamais accepter l’inacceptable. C’est un cri de résistance. A partir de là, tout est à construire. Voilà une sorte de fatalisme dynamique. Voilà un évolutionnisme pluriel : remuer sa société en sachant que le but n’est pas d’imposer une seule voie, une façon de penser, une fin de l’histoire par le Bonheur et un mode de vie parfait, mais expérimenter des solutions nouvelles et récupérer des méthodes anciennes oubliées (le rétro-futuro). Cela correspond à l’état de nos sociétés, partout : nous avons toutes et tous des identités imbriquées dans des histoires stratifiées du local au mondial. Alors, quand ces peuples sortent de la répression, ils veulent la diversité d’expressions. Quand ils protestent contre l’injustice économique, ils cherchent à inventer des modes de vie innovants. Partout, la résignation et l’impuissance ont été les maîtres mots sous couvert de « crises » successives depuis les années 1970, un inacceptable discours de la passivité malheureuse.
Mais les contraintes de survie mondiale et les moyens des nouveaux échanges par Internet changent indéniablement la donne. Quand les Inuit de Kangirsujuaq au Nunavik décident que leur supermarché sera de propriété collective, ils ne font aucun bain de sang, aucune révolte. Ils agissent directement sur leur quotidien, comme les Tunisiens ou les Egyptiens. Pas de label politique ? Pas de volonté surtout de tomber d’un système fermé à un autre système fermé. Nous avons le droit aujourd’hui à la pluralité de convictions, d’habillement, d’attitudes, d’habitat. Les Inuit ont le confort nord-américain en gardant les pratiques collectives liées à la chasse et à la pêche. Et nous assistons alors à des oppositions d’une autre nature, sur un autre terrain. Elles traversent les générations –conjugaison de générations—entre celles et ceux partisans d’une manière de vivre figée, souvent autoritaires et prosélytes (monorétros), et les défenseurs de la diversité et du mouvement (plurofuturos). En tout cas, nous vivons dans du local au milieu de sociétés kaléidoscopiques.
Alors, on nous dit que nos jeunes sont démobilisés et que nos classes défavorisées ne croient plus en rien. Mais n’est-ce pas au contraire que nous avons vécu les pouvoirs corrompus du capitalisme et du communisme, les oligarchies coercitives, et que nous souhaitons désormais partout –à Tunis, Buenos-Aires, Paris ou New York—respirer dans un monde d’échanges où chacun peut diversifier la diversité, se sentir rétro-futuro, choisir ses modes de vie et de pensée, dans un contexte local-global de dialogues interplanétaires.
Oui, il est probablement temps d’ouvrir nos esprits et notre compréhension de la planète, sans ignorer les périls et les embuches, mais avec des objectifs personnels, de notre collectivité proche, et internationaux. Après l’indignation, voici les pistes d’expérimentations. De nouvelles visions émergent. Chaque moment historique est une chance à saisir dans des vies qui sont des aventures précaires. Bâtissons du sens. Comprenons nos villages et nos continents pluriels. Peut-être le vent se lève au Sud…