Fermer les frontières ? Globaliser et uniformiser le monde ?  Démondialiser ? Localglobalisons !

Il existe un véritable problème d’échelle aujourd’hui dans les réflexions en cours. Nous n’agissons pas là où il faut. En effet, face au spectre d’une planète globalisée, uniformisée dans la consommation aveugle au service de quelques intérêts financiers, beaucoup se raidissent. Les plus réactionnaires réclament le rétablissement de barrières nationales (oubliant d’ailleurs que la France fut un pays impérial et reste présent sur plusieurs continents), faisant semblant de croire à la protection d’un territoire réduit aux acquêts. Les autres plaident pour une « démondialisation ».

Mais il faut être clair : si démondialiser signifie parcelliser le monde en autant d’autarcies jalouses, cela risque de nous faire retourner à des querelles incessantes dont nous avons pu ressentir les funestes effets dans l’histoire. Cette grande peur, à droite comme à gauche, vient d’un sentiment de dépossession : tout cela nous dépasse, nous sommes les jouets de luttes d’influences planétaires sur lesquelles nous n’avons aucune prise.

Alors, il est temps de sortir des vieux schémas. Nous ne sommes pas seulement en un lieu, au temps de l’ubiquité constante. Nous sommes ici et ailleurs. Voilà pourquoi il importe d’investir réellement les deux dimensions. S’occuper du local, c’est œuvrer sur ce sur quoi nous avons prise : notre environnement immédiat. Là, nous pouvons penser l’organisation de la vie locale et ses spécificités. Là, nous pouvons défendre les pratiques de qualité et les entreprises de proximité. Là, nous pouvons devenir des consommateurs-acteurs en plébiscitant les entreprises éthiques, les systèmes coopératifs ou mutualistes.

Mais le but est-il l’émiettement de petites communautés ? A l’heure d’une économie spéculative folle, de catastrophes naturelles, de migrations et de périls qui ignorent les frontières, nous comprenons qu’un repli local frileux n’a aucun sens et est dangereux. L’action locale n’est efficace qu’en dialogue international. Ce sont les échanges d’expériences, les fédéralismes, les prises de conscience de solidarités contraintes qui doivent mener une planète faite de diversifications individuelles de la diversité, dans un pacte commun minimal et évolutif. Localglobalisons. Pas de repli sur soi. Pas d’uniformisation globale non plus. Un dialogue généralisé.

La même question d’échelle touche la dimension temporelle. Les sociétés d’Europe et d’Amérique du nord ont inventé le concept de la « post-modernité », de la fin de l’histoire, et la mode du « rétro ». Telle une civilisation lasse qui, constatant ses échecs et ses espoirs perdus, prescrit la nostalgie comme remède à l’impuissance. Quel orgueil ! Dans le même temps, il faudrait que d’autres civilisations d’Afrique ou d’Asie figent leurs mœurs et leurs coutumes dans un folklorisme pittoresque : comme si l’on demandait aux Limougeauds de singer éternellement leurs modes de vie des années 1930. Tous les peuples évoluent. Tous les peuples ont une histoire. Et un devenir heureusement. La fin de l’histoire signifie soit l’autodestruction, soit le début d’un système concentrationnaire.

Rétrofuturo : voilà donc bien la dimension aujourd’hui de nos choix. Nous conservons des pratiques anciennes, avec des variantes individuelles. Nous revenons même dans certains cas à des pratiques anciennes volontairement. Et nous changeons, innovons, testons des expériences proposées par d’autres dans le monde. Un nouveau dialogue dynamique nous est proposé. Il correspond, de plus, à une conjugaison des générations et à des échanges mondiaux de modes de vie.

Mais tout cela est-il compris ? Tout cela est-il porté politiquement ? Il faudrait une nouvelle dynamique pragmatique de l’ensemble du monde politique. Le fromage au lait cru, la coopérative et les jeux vidéo motivent de façon large, avec le thé vert ou le boubou, suivant les variantes de nos identités imbriquées et de nos histoires stratifiées. Les citoyen(ne)s de l’ici et de partout se multiplient sans étiquette. Des générations patchwork apparaissent. Dans le même temps, d'autres recherchent la norme, la règle, au nom d'un passé devenu dogme, laïques ou religieux autoritaires et expansionnistes (les "monorétros"). La tolérance reçoit l'intolérance comme une grenade dégoupillée en pleine gueule.

Voilà pourquoi, les socialistes et les écologistes devraient lancer ouvertement un Bad Godesberg pour une planète juste et durable. Sortir des peurs pour agir. Accompagner les énergies nombreuses. Dans un double mouvement de rapprochement. Si les socialistes commencent à s’intéresser aux questions de justice, de morale, ils ont à comprendre que les pollutions ou la malbouffe ou l’acculturation galopante pour fabriquer des consommateurs serviles ou les entreprises non éthiques frappent d’abord les plus pauvres. Les écologistes, eux, ont mis en évidence des questions (climat, énergies non renouvelables, pollutions, nucléaire, alimentation…) qui caractérisent les grands enjeux globaux. Mais à eux de convaincre qu’ils ne s’intéressent pas juste à quelques-uns, qu’ils parlent pour partout et pour des masses entières dans le monde, sans frontières. A eux de démontrer qu’ils ne sont pas des utopistes, qu’ils sont les seuls réalistes aujourd’hui, faisant face à des nécessités immédiates d’ici, au plus proche.

Juste et durable, voilà donc le troisième terme, le troisième dialogue nécessaire. Au sein d’une Terre en décroissance ? Cette notion est incompréhensible pour le public. Elle paraît réactionnaire au sens propre. Elle est incompréhensible pour celles et ceux qui souffrent dans leur vie quotidienne. Ce sont bien des croissances diversifiées qui sont nécessaires, des modes de vie variés et évolutifs (suivant son lieu et ses souhaits). Avec des objectifs généraux : un big bang de la pensée sur nos modes de vie, le passage de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs, la reprise en mains de l’économie par une vision politique, au service de toute la société, des sociétés. Le marché –oui--, mais avec la régulation de labels, les exigences des consommateurs-acteurs.

Cessons donc de réfléchir suivant un angle fermé. Pas de repli national, mais pas de globalisation aveugle régie par les intérêts de quelques-uns. Pas d’idéalisation du passé ici ou chez les autres, mais pas d’idéologie du progrès faisant table rase d’hier. Pas de justice sans conception d’un monde durable en transformations, économiquement et culturellement. Un fatalisme dynamique, le temps de la relativité contre le relativisme.

A l’heure de l’ubiquité entre ici et partout sur la Toile, nos enjeux fondamentaux tiennent ainsi dans trois dialogues : le local-global, le passé et l’innovation (rétro-futuro), la justice et la durabilité. La tension dynamique entre ces termes bâtit notre environnement. Ne nous trompons plus d’échelle. Propageons nos idées avec courage et ténacité malgré l'aveuglement. On ne cessera de nous rejoindre, même sans le reconnaître (www.see-socioecolo.com).

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