Savoir admirer sans aduler

Voilà une chronique antidatée, parce que le livret GOUVERNER sort et doit éclipser mes états d'âme. Hier (9 décembre 2011), j'ai joué les midinettes : je suis allé au Centre Pompidou où Benoit Peeters avait invité Chris Ware. C'est bête, j'avais envie de rencontrer physiquement Chris Ware. Très convaincu par son importance, amateur de ses constructions-déconstructions comme un Winsor McKay à l'heure du logo, je voulais voir l'individu.

C'est toujours délicat car, que faire dans une ambiance de culte agglutiné ? Sur scène, chacun s'est évertué à lui adresser des gentillesses, le qualifiant de "génie absolu" de la bande dessinée, avec un "avant" et un "après" Ware. On aurait pu parler ainsi de Fred, de Druillet ou de Jean Giraud. Mais il faut toujours penser que le lointain est meilleur.

Bon, Chris Ware a  heureusement battu en brèche les grandes analyses. Il a reconnu ses propres dettes  visuelles. Il est parti pisser. Interminable échalas coincé de bourgeoisie provinciale (Chicago), d'une famille intellectuelle issue de la vieille Europe, tendance puritaine. Sur des membres un peu désarticulés, pose un long visage d'étudiant surplombé d'un gros crâne galactique, tendance James Joyce. Bref, un mutant concentré à l'humour cisaillant.

Il est sain cependant d'apprécier les travaux exceptionnels et je me méfie rien tant que des adorateurs d'eux-mêmes. Comme des fanatiques.  Alors, j'ai communié. Alors, j'ai acheté un album avec 5 tirages issus du New Yorker (revue mythique de Steig ou Steinberg) : "Thanksgiving". Et bêtement j'en ai tendu un dans la foule pour une signature fétichiste. On s'est aboyé deux mots. J'ai voulu lui indiquer que je travaillais sur les images, il n'a rien compris, et il y avait de la bousculade. Nous nous sommes regardé intensément. Il m'a  écrit  alors en pattes de mouche : "TO LAURENT", plus loin  au centre : "VERY BEST !", et à droite : "C. WARE 2011 A.D."

Il n'a rien à expliquer sur son travail. Il vaut mieux d'ailleurs qu'il n'explique rien (comme Picasso) et reste "at home", qu'il évite l'adulation néfaste et perturbatrice. Elle fait se prendre très au sérieux et "gèle" l'imagination, tel Robert Crumb désormais pop star habillé chic et faisant toujours les mêmes dessins.

Bref, j'ai fait ma groupie du moment. Le "VERY BEST !" me portera pendant l'année à venir, une année Ware, à cloisons multiples, où vagabonder. Déjà accrochée dans un cadre de chêne à une place qui l'espérait depuis toujours, cette image d'hiver nostalgique attend la neige avec Henry Purcell et du Bourbon sombre. 

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