image : chercher des châteaux en Espagne hors d'Espagne
Lisant un article dans Le Monde en juillet 2011 sur les "populismes", je fus atterré par le peu de propositions en regard. Et c’est bien parce qu’il existe des milliers d'auteurs à la pensée pleine de bons sentiments démocratiques mais aux imaginations essoufflées, que les populismes progressent. Ces derniers sont en effet le palliatif grotesque d’une offre politique sans vraies alternatives. Faut-il pour autant leur laisser le terrain libre, alors que des millions de « sans opinion » se sentent mis à l’écart simplement à cause de l’impossibilité de les classer ?
D’abord,
traiter avec mépris les « populismes », c’est refuser d’en comprendre
les causes. Elles sont de deux ordres à mon sens : la perte de pertinence
du niveau national d’un côté et les injustices économiques croissantes de l’autre.
Ces deux tendances nourrissent un populisme d’extrême-droite et un populisme
d’extrême-gauche. Ils se rejoignent dans le rejet violent des milieux
politico-médiatiques-affairistes, vus comme connivents, amoraux, mafieux dans
leurs comportements.
Mais les traiter avec mépris de « populismes », sans avoir rien de neuf à proposer et sans répondre à leurs angoisses légitimes et à leurs révoltes, c’est ne rien comprendre au malaise d’une très grande partie de la société qui a besoin de se retrouver dans des buts et des valeurs. Les crises successives du capitalisme spéculatif déstabilisent la droite. L’incapacité à imaginer des sociétés du futur sorties de la lutte des classes et de la pollution généralisée de la planète, paralyse une gauche pragmatique sans prospective (gérer la crise ?).
Alors, au lieu d’accueillir les propositions différentes comme d’heureux moyens de redynamiser les modèles du vivre en commun, elles sont traitées d’utopiques, d’irréalistes et passées sous silence. Mais n’est-il pas temps d’inverser la charge de la preuve ? Le communisme d’Etat a montré paralysie et crimes. Le fascisme et le nazisme aussi. Aujourd’hui, les démocraties sont essoufflées car elles échouent économiquement dans un système spéculatif pathogène et une crise de la représentativité et de la liberté d’expression.
La défunte télévision en est l’expression : une multiplication des canaux pour une réduction de la diversité des programmes et des idées. La représentation nationale est sociologiquement restreinte. Le référendum est absent. Les sondages triomphent, alors qu’on en sait la relativité. Le « politically correct », sous l’influence de groupes de pression divers, nuit en France gravement à la liberté d’expression et fait passer racistes et réactionnaires comme courageux.
Quelles
pistes alternatives ? D’abord, il importe de cesser de prendre des vessies
pour des lanternes. Même s’il est facile d’aller raconter à une partie vieillissante
de l’électorat que fermer les frontières est la solution, en jetant par exemple
à la porte quelques milliers de Roms, qui y croit vraiment ? Une France
autarcique ? De l’autre côté de l’échiquier politique, allons-nous, seuls,
nationaliser massivement ? Quitter l’Europe ? Pour quels
résultats ? Qui a de la mémoire frémit : ne méprisons jamais les
échanges et les économies qui nous unissent, ne nous habituons pas à la paix
quand il est si facile de détruire ce que des siècles ont construit.
Mais ouvrons les yeux. Les deux niveaux essentiels aujourd’hui sont le local et le global. Le local, ce qui nous entoure, ce sur quoi nous avons prise, notre univers directement visible, est la vraie dimension à réinvestir. Pour toutes les générations. Nous avons des capacités d’intervenir pratiquement, directement, en devenant des consommateurs-acteurs et des travailleurs-citoyens (dans le public ou le privé). Pour multiplier les gestes associatifs, les coopératives et le mutualisme, imposer des entreprises éthiques, pas besoin de sang, de révolution, ni même d’élections. Il suffit de décider et de propager des attitudes de consommation ciblées sur la défense de la proximité et le choix éthique. Il suffit de faire et de faire-savoir en entrant pleinement dans les sociétés des spectateurs-acteurs.
Pour le global, il faut comprendre une Terre en réseau où personne ne détient la vérité. Cessons, nous Européens ou Nord-Américains, d’imposer au reste de la planète des modèles économiques et de mode de vie qui nous insupportent par beaucoup d’aspects. Nous avons sûrement autant à apprendre des Inuit, des Yaos ou des Wayanas en termes de pensée sur le monde, de micro-économies et de droit à la diversité. La relativité doit s’imposer dans les esprits. Et puis, nous avons à nous entendre collectivement pour des règles et des enjeux qui concernent notre survie collective, ou en tout cas notre « bien vivre » collectif.
Voilà ce en quoi l’écologie est passionnante. Si elle ne dérive pas vers des aspects sectaires ou religieux, il s’agit du moteur opportun pour repenser tous nos actes et nos manières de vivre dans des choix rétro-futuros. L’écologie doit ainsi rester scientifique et expérimentale. Elle a besoin pour ce faire d’intégrer un volet culturel, qui est celui –comme on préserve dans l’évolution l’environnement—de la préservation et de l’évolution de comportement variés : diversifier la diversité. Pas de monde figé et surtout pas d’uniformisation planétaire.
Voilà un « parler vrai » qui montre, je crois, notre contexte tel qu’il est, en indiquant des moyens simples de le faire évoluer et des buts clairs. Faut-il nommer politiquement ce qui concerne en fait des milliards d’individus ? Pas forcément. Les Brésiliens et les Canadiens ont qualifié ces modes de pensée de « socio-écolo-évolutionnistes ». D’autres parlent de « libertaires écologistes » (« liberecolos »), en pensant à la réévaluation des idées libertaires et utopistes du XIXe siècle mais dans une perspective de relativité des idées avec des philosophies de tous les continents et la prise en compte des innovations collectives nécessaires à notre survie et notre bien-vivre.
La question dépasse les terminologies. Elle réside dans l’urgence à ce que ces idées prennent place dans le débat public, suscitent les imaginations, provoquent expérimentations et dialogues. Pourquoi laisser la seule place alternative à des révoltes stériles ? Sont-ce des pensées innovantes et courageuses ? Est-ce pour encourager la résignation ? Pour ma génération (celle d’après 1968, arrivée sur le marché du travail avec les effets de la crise pétrolière), qui n’a jamais entendu parler que de crises et de rigueur, il est vraiment temps d’envisager les choses autrement. Ce n’est pas un nationalisme racorni et réchauffé, un pragmatisme aquaboniste du « moindre mal » des scandales inégalitaires actuels ou des appels à des révolutions autoritaires dont on a vu les résultats, qui peuvent nous intéresser. Comme la jeunesse ou de vaillants aïeuls, nous voulons continuer, non seulement à ne pas accepter l’inacceptable, mais à agir sur notre univers.
Oui, décidément, il est vraiment temps d’inventer des solutions différentes, adaptées au monde d’aujourd’hui. Pas pour construire des sociétés idéales (fin de l’histoire à conséquences inhumaines), mais pour continuer ce que l’aventure terrienne a pu apporter de plus passionnant : terrible, fragile et fulgurante parfois. Une quête éternelle qui vaut par elle-même et non par son but volatil (Le Trésor de la Sierra Madre de B. Traven).