Posons les choses. J'ai organisé l'exposition "Images et colonies" en 1993, faisant confiance alors aux membres de l'ACHAC, puis celle du Musée historique du Sénégal avec mon ami Abdoulaye Camara dans l'ïle de Gorée. J'ai travaillé sur l'exotisme et les représentations de l'autre (par exemple, dans Histoire du visuel au XXe siècle ou bien sûr en faisant l'exposition sur l'histoire de l'immigration en France en 1998). J'ai théorisé depuis longtemps notre monde relatif, nos identités imbriquées, nos rapports locaux-globaux. Voilà donc d'où je parle (précaution indispensable à notre époque de "politically correct").
Maintenant, parlons de l'exposition EXHIBITIONS. L'invention du sauvage au musée du Quai Branly. C'est l'exemple même de ce qu'il ne faut jamais faire en histoire : prendre un thème (noble en l'occurrence, l'antiracisme) et L'ILLUSTRER. Du coup, les représentations de l'autre sont mêlées (il existe beaucoup "d'autres") et montrées uniformément comme haineuses, avec un total anachronisme, alors qu'elles relèvent d'attitudes différenciées en cercles concentriques : de la haine primaire et vulgaire, oui, mais aussi, à l'autre bout, de la description fidèle, de la fascination, de l'empathie. On aurait gagné à comprendre ces strates et les évolutions dans le temps. On aurait aimé aussi du comparatisme. Voilà donc de l'histoire vieillotte, idéologique comme jadis dans les pays de l'Est, de l'histoire-marketing, du business des bons sentiments à l'égal de l'infect charity business dénoncé aux Etats-Unis.
C'est grave parce qu'une exposition de ce type va sembler "courageuse". Elle enfonce en fait des portes ouvertes. Elle instrumentalise l'histoire en pratiquant l'anachronisme et la décontextualisation. Elle méprise les "images" qui deviennent juste des illustrations, souvent forcées ou sans objet. Un vrai travail aurait consisté à tenter de comprendre leur sens au moment de leur réalisation, leurs publics et d'étudier leur diversité.
Quant à l'exhibition des humains comme les animaux, elle n'a jamais été qualifiée de "zoos humains" à l'époque et n'a évidemment pas le même sens à la fin du XIXe siècle et aujourd'hui. Pour comprendre la distance à mettre, deux expériences contraires : en 2001, j'aide les musées sud-africains à se transformer alors que les populations autochtones apparaissent seulement dans les dioramas des musées d'histoire naturelle et l'art commence avec l'art hollandais du XVIIe siècle ; en 2002, à Ouagadougou, le directeur du parc national me montre des villages en construction qui, habités, permettront aux visiteurs de découvrir la diversité des populations du pays.
Le courage n'est donc pas dans la caricature et la négation d'un travail historique scrupuleux. Elles ne peuvent qu'attiser les ressentiments. Le courage consiste à affirmer la non-reconnaissance et la non-connaissance de l'histoire longue des autres continents, la négation de leurs cultures (on expose des objets en ignorant délibérément leur fonction et leur sens), l'acculturation volontaire en continuant à imposer à des populations isolées (en forêt amazonienne, par exemple) une éducation occidentale niant leur savoir parfaitement adapté à leur environnement.
Alors, marquons un coup d'arrêt à l'histoire-marketing, dévoiement total du travail historique dans l'anachronisme et encourageons les travaux de connaissances réciproques rigoureux respectant tous les passés.