Cela fait plusieurs années que je décris la forme d’ « invisibilité » actuelle, par exemple dans la partie sur "les invisibles" du film L'Info est-elle comestible ? projeté depuis 2009. C’est d’ailleurs probablement à cause de cette réalité que j’ai dû passer de travaux sur l’analyse des images à l’analyse des médias, puis à des positions politico-philosophiques (www.see-socioecolo.com) insistant sur trois notions : justice, proximité, durabilité.
L’invisibilité, la non-représentation d’une partie importante de la population est évidemment ancienne : c’est le corps anonyme du peuple dans nos systèmes pyramidaux depuis le Néolithique. Il s’y ajoute un autre élément à partir de la Révolution française : la revendication d’une figuration du peuple et celle d’une expression populaire (voir d’ailleurs à cet égard la très intéressante exposition actuelle du Musée Carnavalet sur Le Peuple de Paris au XIXe siècle). Entre la fin du XIXe siècle avec les mouvements socio-anarchistes et l’entre-deux-guerres (des personnalités comme Henry Poulaille ou les appels à un « réalisme socialiste »), la volonté de montrer le travail et les masses travailleuses ainsi que parfois celle de les faire s’exprimer (« littérature prolétarienne » de Poulaille) balance de l’hagiographie enrôleuse à la dénonciation des conditions de vie.
Qu’est-ce qui change aujourd’hui ? Ce qui change est d’ordre social et médiatique. D’un point de vue social –voilà l’aspect le plus éclairé depuis plusieurs années--, des populations hétéroclites majoritaires vivent difficilement, se sentent impuissantes et non écoutées. Ces précarisés sont de trois ordres : celles et ceux qui sont à la rue ou dans des systèmes d’assistanat ; les travailleurs pauvres (et cela touche beaucoup les jeunes même diplômés) ; enfin, toute une partie de la société pouvant être très instruite, travaillant beaucoup, composée des « déclassés » n’ayant pas hérité et donc payant cher leur logement et leur nourriture, alors qu’ils peuvent avoir des postes très qualifiés.
Paradoxalement, les plus visibles sont probablement les premiers, car ils hantent nos rues et nos télévisions. Mais l’angoisse des autres ? Celles et ceux qui ont un logement, une profession, de l’argent, et qui, à plus de 50 ans nourrissent les banques d’agios, débutent les mois ponctionnés de toutes parts, avec juste le droit de se taire pour ne pas être indécents ? Celles et ceux qui vivent des crises à répétition depuis les années 1970 ? Qui ont compris que l’ascenseur social s’arrêtait au 4e et que le 5e étage était réservé à une petite minorité ?
Ils sont invisibles dans un système où les représentants politiques ne peuvent les comprendre car ils n’imaginent pas leurs difficultés. Ils décrochent. Ils décrochent d’autant plus qu’à cette crise sociale s’ajoute une crise médiatique. L’écroulement télévisuel en est le grand responsable : la façon dont la télévision commerciale a aspiré dans l’abîme la télévision publique vers la néantisation culturelle a rendu invisibles des pans entiers de la société. De plus en plus de gens s’expriment, agissent, diffusent, pour de moins en moins de relais. Non pas qu’il y ait eu un « âge d’or », mais parce que le passage de la culture de l’écrit (avec la floraison des revues) à la culture des images a considérablement appauvri l’offre intellectuelle.
Par ailleurs, tandis que la vulgarité et la bêtise individuelle sont étalées comme d’ailleurs une vraie insulte au peuple, nos savants et nos créateurs ne sont nullement des modèles. Nous sommes matraqués de personnel politique (désormais souvent fier d’être inculte), de sportifs, d’actrices ou d’acteurs ou de chanteurs morts. Quid des jeunes créateurs ? Des jeunes musiciens, plasticiens ? Des expérimentateurs sociaux ? Quid des grands savants (et pas des vulgarisateurs de seconde zone qui font de la science marketing) ? Crise des modèles. Crise des valeurs.
Nous passons pourtant de la « société du spectacle » aux sociétés des spectateurs-acteurs. Avec Internet, les possibilités d’expression, de diffusion, de création sont immenses. Le niveau de maîtrise de ces outils s’est beaucoup développé. La société des loisirs (comme d’ailleurs le système éducatif) a incité aux pratiques multimédias. Chacune et chacun s’exprime à longueur de journée. Du coup, tout le monde écrit son roman, pratique la photo, le théâtre ou la peinture, lance des idées. Sans effet : l’abondance de l’offre tue le choix. La frustration grandit.
La quantité aujourd’hui noie la perception de la qualité et même son identification. Picasso peut mourir jeune au Bateau-Lavoir : en dehors même de l’écroulement télévisuel (et de ses conséquences dans la « peoplisation » en boucle), nul critique honnête et sérieux n’a la capacité de rendre compte de l’immensité de la production actuelle. La submersion est la première des censures.
Voilà pourquoi il existe une double peine des invisibles : une peine sociale et une peine médiatique. Peine sociale car le mérite ne sert plus à rien et le décrochage s’accélère pour une frange considérable. C’est bien un travail sur la justice qui s’impose là, depuis l’école jusqu’aux règles sociales dans l’Etat et dans les entreprises. Les consommateurs-acteurs et les citoyens-acteurs doivent y inciter par une reprise en mains des actions locales. L’éveil politique n’est pas la révolution dangereuse du lointain, ni d’ailleurs le repli protectionniste sur l’Etat ou la tentation communautaire autarcique, mais la multiplicité des expérimentations locales qui parlent à tous dans un rapport local-global. Là, cessent l’impuissance et la peur.
Et la peine médiatique ? Elle vient du fait que tous s’expriment dans le vide. Alors, au temps des sociétés de spectateurs-acteurs, il devient nécessaire de multiplier les structures locales de valorisation pour aider à une diffusion globale. J’avais appelé dans un article sur « un ministère des cultures » à la nécessité de mixer des jurys tirés au sort dans la population et des jurys de professionnels pour ouvrir le champ des sélections. Dans tous les domaines en fait, la majorité de la population a le sentiment du « cause toujours » avec des systèmes bloqués.
Il est imputable aux médias, bien sûr, qui tournent en rond autour de ce qui « marche » (parce qu’il faut vivre) --qui est aussi ce dont ils parlent. Mais pas seulement. Il est imputable à l’absence totale à l’ère d’Internet de ces structures intermédiaires d’expression.
Au temps de la crise économique, il est donc temps que la justice légitime la pénurie prévisible. La durabilité aussi. Mais il est temps également que les spectateurs-acteurs, les consommateurs-acteurs, se réveillent pour reprendre en mains les pratiques et les choix locaux dans des échanges locaux-globaux. L’Etat doit devenir à la fois ce régulateur et ce passeur.
Alors, nous changerons la perception d’une poudrière sans perspective qui est celle des 99%. En effet, sans visibilité, laissée à l’aveuglement des puissants, la somme des individualités risque sinon de s’égarer dans des aventures de groupe retombant sur des pratiques extrêmes autoritaires (de droite ou de gauche, religieuses ou laïques) à l’avenir tristement prévisible. De l’indignation, passons, avec visibilité, à l’expérimentation du local-global.