Michel Onfray, si proche, si loin

Image : un petit clin d'oeil aux Monsters de Motomichi Nakamura.

Michel Onfray me pose problème car nous sommes dans la même famille de pensée, tout en étant très différents par la biographie et les idées. A l'heure où il sort son livre sur Albert Camus, quelques réflexions.

1. Rien n'est plus énervant que l'émiettement groupusculaire. Je l'ai détesté depuis le début des années 1970 et cela explique d'ailleurs mon absence de carte dans aucun parti depuis cette époque. SEE, dont je m'occupe, est un groupe de réflexion, en aucun cas un parti ni une secte. Je hais les gourous. Voilà pourquoi, il faut se réjouir que Michel Onfray se réclame du mouvement libertaire, un mouvement libertaire conduit à rénover nos pratiques sociales avec des organisations coopératives, mutualistes et fédéralistes, trop mises entre parenthèses depuis le XIXe siècle et qui sont susceptibles de dynamiser le XXIe siècle, avec les démarches éthiques (ce que j'ai montré dans le film A travers les utopies)..

Sur la  base du refus ferme du terrorisme --qui a fait tant de mal à l'anarchisme, en renforçant toujours la répression policière-- et du parallèle "anarchie = foutoir" avec absence totale de règles sociales --ce qui n'est pas viable sauf isolement autarcique de micro-structures--, chacune et chacun a cependant sa propre vision et ses propres choix d'un comportement libertaire. Autant d'individus, autant de courants. Néanmoins, quelques orientations générales peuvent rassembler tout le monde et permettre de "diversifier la diversité".

Voilà pourquoi il faut se réjouir du développement des idées libertaires et détester les jalousies de chapelles. Ces idées seules d'ailleurs peuvent régénérer le courant socialiste pour agir sur l'un des objectifs essentiels aujourd'hui : la justice.

2. En tant que personne, je ne connais pas Michel Onfray. Nous avons juste fugacement correspondu par mail. Nos profil sont très différents. Il a choisi une part "visible", alors que j'ai oeuvré dans une grande part "invisible". Même si je ne me reconnais pas dans son assurance professorale affichée, j'ai de l'admiration pour son université populaire, de la sympathie pour ses expérimentations gustatives et son hédonisme, et suis touché par son activisme (cette incroyable production angoissée, cette course contre le temps). Même si j'aurais plutôt critiqué la religion psychanalyste inopérante et lucrative des actuels descendants de Freud que la biographie de ce dernier (expérimental et ayant des pressentiments fulgurants), même si j'apprécie aussi Sartre avec ses excès sans nier ses rivalités et ses intolérances avec Camus, Onfray se retrouve trop souvent en position de devoir "vendre" ses thèses dans un monde médiatique où la subtilité ne paie pas.

Il a le courage d'ouvrir des pistes, d'écrire clair pour tous.

3. Deux choses de fond me séparent de lui. A plusieurs reprises, il s'est rapproché de l'extrême-gauche, de l'étatisme, d'une tradition autoritaire, qui me font frémir. J'ai très peur des relents nationalistes de l'antimondialisation et des tendances bureaucratiques autoritaires de la défense d'un Etat non renouvelé et qui n'a pas de comptes à rendre sur son efficacité et la justice de son fonctionnement. Face à ces dangers, c'est toute l'organisation locale-globale qu'il faut repenser, en démarrant par la base : la reprise en mains du vivre-en-commun de notre univers directement visible par chacune et chacun. Passer de la société de consommation passive et addictive aux consommateurs-citoyens et de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs.

La seconde chose est la philosophie de la relativité. Au temps des périls climatiques, des catastrophes sans frontières, des migrations économiques, des pollutions planétaires, de la malbouffe pour les plus pauvres, de l'acculturation exponentielle, le big-bang de l'écologie matérielle et culturelle impose de repenser tous les fonctionnements locaux et globaux. La pensée occidentale n'est pas un progrès et n'est pas supérieure aux autres conceptions du monde. Il faut s'inspirer de tout et de tous, et expérimenter, bouger.

Non, nous ne voulons pas vivre dans les Alpes comme à Rouen  ou à Ouagadougou et nous n'y pratiquerons pas la même agriculture. Voilà les grands enjeux d'aujourd'hui. Ils sont ceux à la fois d'une reprise en mains de l'hyper-local avec nos identités imbriquées et nos histoires stratifiées et d'une pensée de la diversité globale fondée sur le refus de l'uniformisation moyenne, de la normalisation, du grand hôpital planétaire pour le "bien" commun. Les Massaï comme les Inuit ont le droit de continuer à chasser. Entre préserver, retrouver, innover, s'opèrent les choix rétro-futuros évolutifs.

Voilà qui nous ouvre à notre planète en transformations.

4. A ces différences près, je crois qu'il est important, dans une époque de tant d'incurie et de manque d'imagination (le banquier Attali, d'une prétention  abyssale, donnant des leçons de rafistolage d'un système injuste), d'exprimer sa sympathie et son respect pour des personnes comme Michel Onfray qui sont sur des routes parallèles. Nous allons dans le même sens. Salut donc Onfray !

 P.S. Grâce à l'article de Philippe Dagen dans Le Monde, je suis allé au Musée archéologique de Guiry-en-Vexin : quelle étrangeté et quelle poésie que ces bas-reliefs soviétiques  de  l'exposition internationale de 1937 brisés, retrouvés en 2004, reconstitués à côté de statues gallo-romaines et de tombes...

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