Vous connaissez Chancel ? Non pas l'animateur culturel Roger Crampes qui hanta les étranges lucarnes et radioscopa les voix dans l'air du temps. Non, le dessinateur Jean-Louis Chancel, grand résistant pendant la Deuxième Guerre mondiale. Vous allez pouvoir le découvrir dans les mois à venir sur le site du Musée du Vivant grâce à une belle donation de la famille.
Alors que nous avons aujourd'hui probablement la quatrième éclatante génération européenne (sans compter les Etats-Unis ou le Japon) de créateurs de bande dessinée, que les auteurs historiques (Moebius à juste titre, mais aussi Chris Ware, Tezuka ou Willem et Joos Swarte) sont célébrés en grands artistes qu'ils sont, le dessin de presse est un peu à la traine. Même Saul Steinberg est très oublié ou Gus Bofa. Dubout a bénéficié de l'action de Wolinski. J'ai, avec Christian Delporte, défendu Cabrol et Sennep.
Il est temps de REGARDER Chancel. Entre Hermann-Paul, Bofa, Forain et Grosz parfois, il a des fulgurances. Cela nous sort un peu de la campagne électorale, dont on aimerait raccourcir l'issue par peur des inepsies que les perdants putatifs risquent de nous inventer.
Poussons donc résolument à une éducation culturelle dans laquelle on puisse "apprendre à voir", découvrir des Chancel, ouvrir les yeux sur les medias, installer "Histoire et analyse du visuel" dans l'ensemble du système éducatif. Allez voir et soutenir l'Appel porté par de grandes organisations et des personnalités très variées sur ma page facebook : "L'éducation culturelle, une priorité citoyenne". C'est là une chance historique à saisir.
PS MOEBIUS : Alors que je venais d'écrire cette chronique, j'apprends la mort de Jean Giraud/Moebius. Un paquebot s'engloutit. La semaine dernière, Schuiten à Bruxelles me le disait gravement malade. J'avais pourtant eu encore le bonheur de parler de façon décontractée avec lui de dessin dans les rues de Sienne en septembre dernier pour l'inauguration de l'exposition Manara. Heureusement, il avait connu un succès énorme à la Fondation Cartier. Que dire sur cet artiste majeur dans l'histoire des arts plastiques ? Pratiquer une surenchère placide pour déciller le regard public et affirmer calmement, sans hystérie, que nous perdons un Lautrec, un Hokusai, un Matisse, un Kertesz ou un Welles ? Qu'ajouter à ses derniers petits albums angoissés, à sa personnalité qui pouvait être cassante comme incroyablement disponible et simple (je me souviens avoir regardé avec lui un match de foot dans son pavillon de banlieue en 1998) ? Je pense à sa femme qui l'a beaucoup aidé. Je communie avec tous les artistes qui savent ce qu'ils lui doivent. Jean Giraud est un des leaders de la génération des auteurs de bande dessinée des années 1960 qui auront totalement sorti cette forme d'expression de la vision européenne d'un loisir futile pour enfants. Alain Resnais doit être triste.