Toulouse/Merah : médiaterrorisme et  "miracle français"

Je suis, de par ma formation protestante, peu enclin à la célébration du miracle et n’ai jamais fréquenté Lourdes (peut-être malheureusement). Mais les derniers événements terroristes que nous venons de vivre réveillent en moi des sentiments ancrés de longue date.

D’abord, une grande défiance. Après Madrid, je parlais dans les colonnes du journal Le Monde de médiaterrorisme. C’est-à-dire un terrorisme conçu narrativement en une succession d’événements destinés à dicter leur attitude aux médias. Il s’agit d’un grand danger qui doit appeler en retour des efforts constants de distanciation (alors que l’horreur, au contraire, rompt la réflexion semblant indécente par rapport à notre émotion spontanée). Cet événement terrible est circonstanciel. Il nécessite enquête (et encore, que saurons-nous vraiment ?). Les Français ont, eux, à construire la société de demain en parlant de justice, de durabilité, de vie quotidienne. Attention au rideau de fumée.

Nous sommes désormais constamment pilonnés par ce terrorisme, comme par les faits divers ou les catastrophes : la négativité marginale. Ces éruptions défient le vivre-en-commun. Elles détournent des sujets cruciaux concernant la vie quotidienne, comme des enjeux du futur. Cela doit donc se contenir par des principes clairs : limiter la publicité, cesser de parler sans informer ; condamner le principe (suivant la non-violence de Gandhi et pas ce romantisme anarchiste qui déconsidéra les libertaires) ; toujours avoir à l'esprit que sur ce terrain, la manipulation est constante, la vérification impossible et la victoire d'une répression des libertés publiques généralement la conséquence. Terrorisme et faits divers sont des exceptions marginales et malheureuses de la société : il est insupportable d'en faire des stars du news market.

Il y a cependant aussi des leçons positives à tirer. Déjà, lorsque je montais avec Pierre Milza et Emile Temime en 1998 l’exposition Toute la France. Histoire de l\'immigration en France au XXe siècle, nous comprenions que les apports de l’immigration (Belges, Italiens, Polonais, Portugais, Africains, Asiatiques…) ne touchaient pas seulement le monde du travail manuel mais tous les domaines de la société, des arts au langage et même aux mœurs alimentaires, c’est-à-dire les racines profondes de notre vie en commun. Dans l’entrée de l’exposition, nous rappelions que « croissant » venait du siège de Vienne, « café » de l’arabe ou « baguette » de l’italien.

Alors, les images des représentants des communautés juives et musulmanes unis après les événements de Montauban et Toulouse résonnent fortement. Oui, nous habitons sur un territoire qui a tout pour être morcelé, divisé, et qui pourtant vit un destin commun. Voilà pourquoi d’ailleurs le débat sur l’identité nationale fut si inopportun et la stigmatisation brutale des Roms une faute, alors qu’il importe de défendre dans le monde les nomades souvent menacés. Vivant en décembre 2006 la campagne électorale néozélandaise à Wellington, j’eus la stupéfaction d’entendre le leader de la droite la plus dure commencer son discours par : « Nous, peuple d’immigrés ». Et il avait raison puisque les Maoris vinrent tardivement de Polynésie sur ce territoire, juste avant les Européens et aujourd’hui les Asiatiques.

La France est dans le même cas de figure, c’est un pays patchwork fait d’influences et d’immigrations successives. Nous savons désormais que les peuples celtes n’étaient pas homogènes et combien les mélanges se firent avec les Romains, combien les frontières furent poreuses entre les Gallo-Romains et ces « barbares » dont on découvre aujourd’hui qu’ils étaient dans des systèmes d’échanges et de modes de vie très proches. Il suffit, au niveau régional, de recueillir les influences anglaises dans le patois du Cotentin ou les traces de civilisation Viking en Normandie pour saisir sur la longue durée un jeu constant d’échanges entre notre territoire et d’autres peuples extérieurs. De plus, le fait d’être situé comme dernier lieu avant l’océan pour les migrations venant de l’est et zone de passage nord-sud accentue la porosité.

Il n’est pas besoin de faire de la généalogie ou de rappeler les statistiques indiquant qu’en moyenne tous les Français ont un grand-parent d’origine étrangère, pour comprendre que nous sommes un territoire d’immigration. Et pourtant, ce « miracle français » repose sur une appropriation culturelle et institutionnelle forte par l’ensemble du peuple. Notre « francitude » n’est pas molle ni honteuse (sauf à certains moments de l’histoire). Elle est spontanée et puissante, parfois plus vibrante d’ailleurs encore chez les Français de fraiche date.

Cela tient probablement à un attachement ancré à l’Etat. Cet Etat centralisateur sous Louis XIV, coercitif, est devenu la République pour toutes et tous. Contrairement à la tradition des Etats-Unis, profondément fédéraliste et se défiant de l’Etat (voir Thoreau), la France vit dans l’union autour de ses institutions centrales. C’est cette union qui permet de relier le morcellement culturel national. Pourtant, les écueils restent béants. Au-delà même des arrivés de fraiche date d’Afrique ou d’Asie et de leurs descendants, le climat, la géographie, les paysages, les mœurs, sont parfois extrêmement différents d’un lieu à un autre. Quand il faut prendre l’avion aux Etats-Unis pour appréhender la diversité du pays, il suffit parfois de marcher en France. Comparez Dunkerque et Ajaccio, Quimper et Colmar, Bayonne et Le Puy-en-Velay, la Creuse même et le Lot, Besançon et Dijon, la Corrèze et la Provence…

Et, partout, nous retrouvons ce que j’ai défini comme des identités imbriquées pour les parcours individuels et des histoires stratifiées pour les évolutions collectives, du local au national, du national au continental, du continental au global. Cela doit bien sûr avoir des conséquences sur notre boussole éducative, tant pour les questions d’histoire, de géographie, d’environnement, ou pour l’histoire du visuel ou celle des musiques. La pleine affirmation de ces richesses, dans tous leurs aspects (« cultures de tous »), permet d’opérer une vraie démocratisation culturelle (« cultures pour tous »). C’est le moment également, sur l’ensemble des aspects de la vie quotidienne, de faire un « tri rétro-futuro », de choisir ce qu’on conserve, ce qu’on abandonne, ce qu’on recycle, où il faut innover, ce qu’on pense durable ou pas…

La solution face à la crise est donc de jouer local-global, micro-macro. C’est parce qu’il y aura réveil des énergies locales que le pays exportera et échangera avec la planète. Il s’agit pour l’Etat de décentraliser à nouveau, mais aussi de ne pas perdre son rôle structurant : mettre en place des pôles d’excellence régionaux travaillant en réseau dans un maillage territorial (qui n’oublie pas l’outre-mer) ; organiser des plates-formes, des portails de visibilité régionaux et nationaux pour faire cesser l’invisibilité des milliers d’initiatives locales, souvent très pertinentes.

L’heure est ainsi à franchir un cap historique où la cohésion nationale se voit réaffirmée par une République qui défend la diversité, et permet de la diversifier encore à travers nos identités imbriquées. Le miracle français, celui d’un territoire aux 300 fromages, aux querelles de clochers ou qu’on veut embarquer dans des enjeux extérieurs comme le désolant conflit israëlo-palestinien, ce miracle est notre bien commun. Comme la Chine unit (parfois avec violence malheureusement) des peuples très variés, la France est un concentré de diversité. C’est une chance exceptionnelle dans le monde qui s’ébauche au XXIe siècle, avec des correspondances directes vers l’ensemble de la planète. Alors, ouvrons les yeux, cessons les débats stériles, libérons les énergies et protégeons ensemble notre formidable trésor commun, même si nous ne croyons pas aux miracles.

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