Cet article est paru dans le journal Libération du 17 avril 2012 . A la suite de cela est né un intéressant débat sur la blogosphère. Soyons clairs pour que chacun juge. Ma position a toujours été celle de la défense d'Internet comme espace de liberté. Je me méfie de toutes les censures larvées sous prétexte de bonnes intentions et ce n'est pas par hasard que le masque des "anonymous" apparaît dans les "unes" de ce site. Alors il nous faut constater que la réactivité à la moindre annonce des cellules de riposte a limité la campagne électorale actuelle à des annonces-slogans et des non-programmes frileux. C'est l'effet tweet asphyxiant. En revanche, le développement de la blogosphère est l'amorce pour moi du passage d'une société du spectacle à des sociétés de spectateurs-acteurs. J'aimerais que les transformations profondes de la société et de nos regards sur le monde entrent encore davantage dans les sujets quotidiens. Merci de préciser et de lire les livres présentés sur ce site ("idées..." et "livres"). Voici l'article en question :
Pourquoi la campagne électorale française de 2012 apparaît-elle comme aussi longue et aussi ennuyeuse ? Parce que chaque électrice et chaque électeur sent bien que tout se joue de façon masquée. Nous voici dans une campagne-twitter. Il y avait avec Lénine l’agit-prop (agitation-propagande), voici l’ère de la piqûre de moustique : la tweet-prop. Cette réactivité compulsive des cellules de riposte et des bloggeurs suractifs ne donne plus le temps pour les réflexions de fond. Il vaut mieux avancer masqué en martelant un ou deux slogans pour parler à la tribune ou sur les écrans, car la politique, c’est le verbe.
L’ensemble de la population a de toute façon intégré le fait que la dette d’Etat plombe les marges de manoeuvre. Donc les enthousiasmes sont vite refroidis, même chez les plus bravaches. Pourtant, comme toujours, il existe des surprises. Jadis (2002), la surprise tint dans le kidnapping thématique de la campagne par la « sécurité ». Ensuite, ce fut le débordement de la « peoplisation » (Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal s’imposant dans leur camp en s’étalant dans les magazines), provoquant, par contrecoup, l’émergence Bayrou. Aujourd’hui, la caractéristique est la volonté de rupture par rapport aux années Sarkozy vues comme les années de la finance triomphante, de la destruction de l’économie réelle et du vivre ensemble avec des injustices grandissantes. Cette rupture est affirmée partout, même par un candidat-Président voué à une schizophrénie qui ne lui déplaît pas, car il s’est montré l’apôtre de la réactivité immédiate (au risque assumé de se contredire).
Du coup, la « surprise » 2012 est Jean-Luc Mélenchon, car il est le meilleur tribun de la rupture avec le capitalisme financier. Son discours, de plus –et cela a été peu souligné—, est novateur par rapport à ceux traditionnels de la famille communiste. Il intègre ainsi la nécessité de s’inscrire dans une logique « verte » ; il ne tient pas la ligne nationaliste de la fermeture des frontières mais parle d’Europe, d’Europe transformée, et de mondialisation, d’échanges, de migrations positives. Le peuple français, à travers cette élection, commence en fait à comprendre que nous ne vivons pas des « crises » mais des ruptures de modèles. Cela brouille les lignes dans chaque camp : traditionalistes contre innovateurs.
Marine Le Pen a pris ainsi un tournant social qui était étranger à son père, même si l'offensive sarkozyenne l'oblige à revenir à ses fondamentaux. Le candidat-président tente, lui, à nouveau d’apparaître comme le rassembleur de la droite nationale et de la droite réformiste. François Bayrou peine à renouveler un simple discours du « ni-ni », ayant laissé échapper la chance de fédérer droite réformiste et gauche modérée. François Hollande tient sa seule ligne possible, mais du coup sans indiquer qui triomphera au pouvoir : les gestionnaires productivistes ou les promoteurs de nouvelles formes démocratiques durables. Jean-Luc Mélenchon unit des bureaucrates bien peu démocrates et des penseurs d’une économie durable (des libertaires proudhoniens environnementalistes), grand écart aussi, qu’il lie grâce à un verbe républicain. Enfin, Eva Joly peine à additionner moralisation de la vie publique avec un véritable aggiornamento écologiste.
Si la justice a explosé comme thème central, l’écologie est en effet le non-dit assourdissant de cette campagne : comme si chacun voulait une rémission avant d’entrer dans cette perspective inévitable, comme si les catastrophes environnementales et les acculturations ne touchaient pas d’abord les plus pauvres. La crise financière est brandie, la crise environnementale est tue.
Cela s’explique par une lutte dans tous les camps entre conservateurs et rénovateurs. Alors, paradoxalement, cette élection masquée et frustrante se révèlera probablement dans l’Histoire comme une élection-tournant : la majorité des Français –cela traverse la pyramide des âges-- se rend bien compte des insatisfactions dépressives induites par les comportements de consommation addictive, par l’aberration d’une société qui a rendu ses savants invisibles au profit des bateleurs, par un besoin de valeurs face au tout-argent.
La vraie question aujourd’hui, dans ce cache-cache, reste : que va faire effectivement le futur gouvernement ? La crainte que nous pouvons avoir est que les difficultés financières paralysent les dirigeants dans des logiques surannées. L’heure en effet n’est plus aux paillettes. Ni aux blocages administratifs d’ailleurs. Ni à la simple gestion. Il est temps de secouer le système par le bas pour redonner espoir sur les questions de justice et de durabilité (les socioécologistes sont nés de ces deux nécessités). La refondation de la démocratie est indispensable en passant de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs. C’est par ce retour au local que va s’organiser le « remue-méninge » nécessaire partout sur les manières dont nous voulons vivre, l’aspect rétro-futuro : ce qu’on souhaite conserver et là où il faut innover. Traditions choisies et transformations.
Tout cela s’inscrit dans des pensées locales-globales, de
prises en mains par chacune et chacun de son univers visible direct, par des mécanismes
rapides d’expérimentations in situ, par des choix de consommateurs-acteurs qui
défendent des productions locales, et une ouverture par pallier vers la
planète. A l’Etat national de devenir ainsi un dynamiseur, un agent de
structuration de pôles d’excellence en réseaux et d’aide à la diffusion
planétaire. Le local-global, à l’ère d’Internet, est notre nouvelle échelle
obligée, celle de nos identités imbriquées et des responsabilités stratifiées.
Alors, gageons que cette élection ennuyeuse va se révéler plus significative qu’on ne pourrait le penser. Le malaise général est éloquent et le sentiment de paralysie devient insupportable. La véritable question sera ensuite de savoir si le futur gouvernement saura rassembler et dynamiser par la mise en valeur du local et une structuration prenant en compte les mutations environnementales et culturelles en cours ou si –par cécité ou paresse—la seule mise à jour des comptes va désespérer un peu plus un peuple sans idéal, sans modèle, sans allant. Ce n’est nullement une question d’argent.
Message des socioécologistes :
Ce texte de Laurent Gervereau pose les bases des transformations à venir, que nous avons initiées au Brésil et au Canada. Beaucoup surnomment désormais le personnage avec une ironie tendre : "le plus gros iceberg du XXIe siècle". Il est stupéfiant en effet d'avoir travaillé pendant 30 ans dans l'ombre sur le monde nouveau des images, la philosophie de la relativité, les humains planétaires et leurs identités imbriquées, l'écologie culturelle, la fracture générationnelle, la traversée des utopies, sans que ces idées n'aient été massivement visibles, même pour être contestées. Comme le dit paradoxalement Michel Serres (Le Monde du 13 avril 2012) à 82 ans, il est temps de penser autrement que les "vieux pépés" de la sinistrose occupant les écrans depuis les années 1970 en s'étant toujours trompés et en interdisant de façon scandaleuse toute innovation ou toute expérimentation au nom de leurs échecs.
L'heure est venue, avec notamment les socioécologistes (voir www.see-socioecolo.com et la rubrique "idées, philo, politique" de gervereau.com), de regarder sous le niveau de l'eau et de diffuser enfin massivement des perspectives nouvelles.