Pourquoi les débats sur l’éducation ont-ils tendance à partir en vrille sur des sujets périphériques ? Pour convaincre, à force de chamailleries sémantiques, que le système en place est impossible à réformer ? Ce devrait pourtant être l’occasion de réfléchir sans barrières mentales aux contenus éducatifs et aux vecteurs de l’éducation à l’heure d’Internet. Parlons des contenus. L’éducation, fonction aussi ancienne que les humains, implantée solidement dans le monde animal, est le moyen d’aider les enfants à connaître leur environnement et à choisir ensuite leurs comportements. Cela peut être dévoyé en embrigadement des esprits pour limiter leurs actions et leurs pensées. Cela devrait être un éloge du savoir et un apprentissage de la liberté par le développement de l’esprit critique et du doute scientifique.
Tous les pédagogues constatent –au moins sont-ils à peu près d’accord sur ce point-- combien le premier âge est important. Le ou les parents, la famille, les tuteurs éveillent à l’environnement immédiat. Cela se passe dans toutes les civilisations et à l’heure d’homo relativus, de la relativité (qui n’est pas le relativisme) et du nécessaire respect des façons de penser sur divers continents, il serait idiot de nier le caractère indispensable de l’apprentissage de la langue locale et de l’environnement local, chez les Wayanas en forêt amazonienne ou en pays dogon. La connaissance fine des plantes et animaux dans la forêt est plus importante que la maîtrise des mathématiques en certains endroits. Cessons donc d’acculturer.
Il existe néanmoins un second étage de connaissances qui, adaptées à chaque lieu, apportent des repères scientifiques sur notre humaine condition : c’est ce que nous pourrions appeler la boussole éducative. Elle passe par la maîtrise de sa langue locale mais aussi très tôt par celle d’une langue internationale. Elle induit l’écriture, la lecture et le calcul. Mais aussi des savoirs qui permettent de se situer dans le temps et dans l’espace et préparent à la compréhension de son environnement.
Maîtriser les langues et la lecture ? Certes. Pourtant, nos enfants sont-ils aujourd’hui seulement en contact avec de l’écrit et de l’oral ? Bien sûr que non. Ils sont environnés d’images fixes et mobiles de toutes sortes. Sans aucun repère. Il est temps, largement au-delà de cette seule notion occidentale d’ « art », de leur apprendre l’histoire générale de la production visuelle humaine, dans laquelle les arts sont intégrés, mais qui identifie la diversité des supports, des continents et leur histoire et décrypte ainsi l’actuelle accumulation médiatique généralisée. Ne pas le faire ou le faire partiellement serait exactement comme jadis, à l’heure de la diffusion massive du livre, refuser d’enseigner la lecture ou n’apprendre que la lecture de la poésie. Ces repères s’accompagnent bien sûr d’initiations aux pratiques culturelles.
Parallèlement, l’histoire générale de notre planète fournit à chacune et à chacun des éléments de base de chronologie. Cette histoire s’impose de manière stratifiée aujourd’hui, partant de l’histoire locale –indispensable à Nevers comme à Ouagadougou—pour aller vers l’histoire nationale, continentale et planétaire. La chronologie forme ainsi un repère mental de base à l’heure de l’accumulation indifférenciée du tout-écran. La géographie, parallèlement, permet de comprendre l’espace et son évolution. Elle doit se combiner avec l’étude des mutations de l’environnement.
Cependant notre environnement est aussi sonore. L’histoire générale des musiques apporte alors des repères indispensables, partant de traditions locales jusqu’à la diversité des formes internationalisées aujourd’hui. Là encore, un équilibre doit être trouvé entre l’apprentissage de savoirs chronologiques et thématiques et une part d’initiation culturelle et de pratiques personnelles.
Cela conduit à l’éducation du corps et des sens. La gymnastique certes et les différents sports mais aussi la danse. L’éveil du goût et de l’odorat dans des cantines variant les aliments et initiant à des cuisines diverses. Et, nous l’avons abordé, une éducation culturelle large (spectacle vivant, expressions plastiques avec images fixes et mobiles, musique, gastronomie…) qui permette des initiations aux techniques de création et aux gestes créateurs (avec des créateurs), tout en ouvrant aux pratiques culturelles (théâtres, cinémas, musées…).
Ce programme de base sera évidemment enrichi, l’âge venant, à l’histoire des religions et des philosophies (base d’un code de valeurs universelles), aux théories économiques ou aux sciences de l’environnement. Enjeu fondamental quand les sociétés humaines affrontent l’égalité des chances comme condition de leur épanouissement, de leur innovation et de leur créativité.
Il est donc temps de cesser de partir de l’existant pour envisager quelques aménagements concertés à minima, mais, au contraire, définir des apprentissages essentiels et voir comment leur mise en œuvre peut être opérée en différentes étapes par l’outil éducatif. Cette vision stratégique permettra aux enseignants sur le terrain --dont on ne soulignera jamais suffisamment la difficulté de la tâche dans la société d’aujourd’hui—de cesser d’être ballotés de réformette en réformette pour comprendre vers quoi ils vont et pourquoi ils le font. Si nous voulons que l’éléphant accouche d’un éléphant et pas d’une souris, posons les bonnes questions de base et cessons de prendre le problème à l’envers.