Le magazine WE DEMAIN vient de lancer un manifeste pour "l'économie bleue", inspiré des théories de Gunter Pauli. Il s'agit en fait de réconcilier économie, entreprises avec écologie et éthique. Cela fait longtemps que dans ces colonnes, la notion de "décroissance" est contestée à cause de sa négativité. En revanche, les livres ou films ici présentés et le site des Brésiliens et Canadiens (www.see-socioecolo.com) défendent des économies diversifiées dans un contexte local-global. Là où François Mitterrand a eu raison en France fut de convaincre par la preuve que l'économie étatique et centralisée ne fonctionnait pas. Mais, du coup, nous avons eu droit par effet de balancier aux années Tapie avec une sorte de voyoucratie capitaliste ("plus je m'en mets dans les poches, mieux je me porte"). Ce dévoiement même des théories libérales a abouti à l'immoralité financière actuelle, impossible à maîtriser sans accords globaux au temps des paradis fiscaux et de l'argent caché partout. Cette crise morale est une insulte à 90% des populations. Après la chute du communisme avec l'ouverture du rideau de fer, nous vivons celle du capitalisme avec la multiplication de l'argent virtuel hors économie réelle.
En noir et vert, reconstruisons une conception d'avenir
Face à cela, ayons définitivement conscience de l'échec patent des 2 courants de pensée extrémistes du XXe siècle : le nationalisme autoritaire et xénophobe ; le communisme d'Etat et les gauchismes anti-démocratiques et étatiques. Alors, il serait peut-être temps que les médias intermédiaires --occupés des mêmes "penseurs" depuis 30 ans, qui se sont trompés sur tout en clamant les seules vertus du "marché"-- aillent aux bonnes sources. Pensons à nos jeunes et passons aux préoccupations de l'ère Internet.
Ces sources plongent dans le socialisme mutualiste et coopératif du XIXe siècle allié aux théories émancipatrices libertaires (Reclus, Thoreau) soucieuses de l'environnement. Elles combattent la conversion socialiste à un capitalisme non régulé et les errements anarchistes (le terrorisme et le refus d'organisation sociale). J'y ajouterais immodestement --mais qui le fera sinon ?-- deux de mes apports théoriques essentiels (en dehors des travaux scientifiques pionniers sur images et médias, à découvrir sur www.decryptimages.net) : la théorie de la relativité (qui est une ouverture à différents modes de vie et de pensée, de civilisations, dans une défense de la diversité et de la diversification) et celle du mouvement (pas de société parfaite, figée, la nécessité d'évolution perpétuelle et d'expérimentation). Tout cela s'inscrit dans un rapport des humains avec l'environnement depuis la Préhistoire que j'ai voulu synthétiser avec Une Histoire générale de l'écologie en images.
Voilà donc un courant qui plonge ses racines dans le XIXe siècle (et avant, chez Montaigne ou Rabelais, par exemple) et réapparaît dans l'après 1968 (où l'écologie était absente). Nous, les libertaires écologistes, n'avons jamais renié en effet nos convictions fondatrices. Nous, les noirs et verts (si l'on veut s'en tenir aux couleurs politiques traditionnelles), ne nous sommes jamais convertis au rouge ou au bleu. Le bleu, nous dirait Michel Pastoureau, est la couleur de la droite, de la permanence. Mais notre tolérance (comment être contre l'économie bleue ?) et notre répugnance à l'organisation partisane (avec autant de variantes que d'individus) nous pénalise médiatiquement par une invisibilité totale alors que nous sommes des millions et avons un "corps de pensée" beaucoup plus solide à l'épreuve des faits que nos adversaires, et sur une durée longue.
Voilà pourquoi a été lancée la Coopliberterra (sur see-socioecolo.com) : pour rassembler beaucoup de mouvements différents à travers la planète, qui se disent politiques ou non. Il est temps d'être vu, connu, reconnu dans son cercle. A titre personnel, j'ai passé ma vie à tenter de devenir un penseur complet, un nouvel honnête individu du XXIe siècle. C'est déjà pas mal et c'est probablement le cas aussi de mon libraire-dépositaire. D'accord ou pas d'accord, il faut comprendre la montée de ces types de réflexions : les noirs et verts ont désormais droit à la parole, à la visibilité publique, même s'ils n'aiment pas se montrer.
Le temps du LIEN / LINK
Ce qui déroute les médias intermédiaires, réside dans l'aspect disséminé de nos actions et la diversité de nos pensées. Un moment, un papy oublié (Stéphane Hessel) rappelle la nécessité d'indignation, mais les mouvements sont beaucoup plus larges. Il n'existe pas de parti structuré, ni de "leader" naturel, car nous n'en voulons pas.
Un exemple : Michel Onfray tente de revivifier en France les théories libertaires. Cela ne peut être regardé que comme sympathique, de même que ses théories hédonistes et ses activités autour du goût. Mais parfois ses positions proches de gauchistes étatiques autoritaires ou son défaut de prise en compte des théories écologistes me heurtent. Il faut pourtant désormais oublier cela et rassembler toutes celles et ceux qui vont dans le sens de faire bouger les sociétés vers plus de justice et de durabilité : l'université populaire d'Onfray ou l'économie bleue ou les Colibris (et Rabhi) ou un électron libre comme Daniel Cohn-Bendit (éloquent, Européen sincère, mais peut-être pas toujours suffisamment ouvert sur le monde).
Nous devons fédérer, inventorier, dans la plus grande ouverture possible. C\'est ainsi qu'outre la Coopliberterra, se crée sur www.globalmagazine.info la Coopcultu (Coopérative culturelle, dont l'originalité est de recenser systématiquement toutes les initiatives innovantes, des AMAP aux expos). Tout ce qui vise à changer le lien social. Dans ce cadre, les entreprises adoptant une attitude éthique en interne et avec leurs fournisseurs et clients ou les administrations innovantes (création de café, épicerie, poste, banque, lieu de vie dans les petits villages ; diffusion d'opérations gratuites pour une économie de l'échange non-financier...) ont leur pleine place, comme l'économie de la gratuité ou sociale et solidaire.
La base parle à la base. Elle peut réveiller les sociétés en transformant les consommateurs-spectateurs passifs en spectateurs-acteurs et en consommateurs-acteurs. Le réveil de la démocratie et la mobilisation locale directe sont indispensables. L'économie ne peut en faire l'impasse. Car ce n'est pas en multipliant les multinationales que les territoires vont se réveiller, mais en dynamisant les PME et en rendant plus responsables et efficaces les administrations.
Nous vivons en micro-réseaux. Il faut les lier, les rendre plus visibles, qu'ils prennent conscience de leur force et de leur caractère incontournable. Les grandes structures de l'Etat doivent jouer avec cette base, c'est çà la culture, la reconstruction du vivre ensemble : un localisme ouvert sur le monde. Je l'ai écrit dans Le Local-Global. Changer soi pour changer la planète. Je souhaite le faire au service de tous à la tête de grandes institutions, pour aider à opérer une vraie démocratisation culturelle. Il est temps en effet d'ouvrir les yeux sur le futur : donner des perspectives, c'est associer le peuple ; maintenir l'opacité dans l'effort nécessaire, c'est courir le danger d'une hostilité générale.
Reconstruire un futur, c'est penser le présent, un présent sur lequel chacune et chacun peut peser. En bleu, noir et vert, en espoir en tout cas.