(dessin de Cabu)
Ce texte exprime à la fois une exaspération devant le "Hollande bashing" et la volonté d'aider à secouer les consciences pour remettre le pays en marche, ce qui est l'intérêt de tous, droite comme gauche. Il porte des propositions à partir des principes de justice, de durabilité et de diversité (biodiversité et culturodiversité). Parallèlement, s'est ouverte une page facebook "France-Monde" pour affirmer la volonté d'un antiracisme décomplexé dans une France ouverte, toutes générations confondues, de façon à continuer l'innovation, la prospective, à porter encore des messages universalistes, contre les tenants minoritaires d'une France rabougrie et peureuse. Soutenez, bougez !
Dès 2005, alors que Jacques
Chirac tentait de parler aux « jeunes » en se montrant tout à fait
déconnecté de leurs préoccupations, j’identifiais une « fracture
générationnelle » et publiais chez Sens & Tonka Bas les pattes sur l’avenir !. Cette fracture a depuis été
confirmée dans les chiffres et dans les faits, entre une partie des retraités
ayant l’argent et les leviers de pouvoir et une jeunesse dans la précarité,
sauf à être cooptée par des parents favorisés. En 2011, je publiais
gratuitement sur un site lancé par des étudiants (www.fauteuiltronik.com ) Halte aux voleurs d’avenir ! (désormais
en lecture gratuite dans la rubrique « idées… » de ce site) avec un
dessin-préface de Willem et une post-face d’André Stas. Constatant l’existence
désormais d’un troisième âge et d’un quatrième âge dû à la longévité faisant qu’une
bonne partie des « jeunes retraités » restent socialement actifs et
ont des solidarités intergénérationnelles notamment avec leurs petits-enfants,
j’ai développé le concept de « conjugaison des générations ».
Alors, qu’est-ce qui ne va pas pour ces générations conjuguées ? La panne idéologique. Après le trop-plein d’idéologies fermées, l’absence de cap. C’est grave et tout le monde le dit. Comment redonner espoir et buts concrets pour des gens qui n’attendent que cela ? Le petit livre Tu es plurofuturo ? est une réponse à cette question en dessinant les nouvelles fractures planétaires. Ainsi, remettre en marche la boite à idées dans une vision qui ne soit pas passéiste et réactionnaire ou xénophobe (les « monoretros ») nécessite en fait de se replonger dans les racines de la pensée libertaire et utopiste du XIXe siècle, en y ajoutant les expérimentations et les innovations liées à l’impératif écologique matériellement et culturellement (le « rétrofuturo »). Tout cela à l’aune d’un big bang mental qu’est la philosophie de la relativité (Pour une philosophie de la relativité, voir la rubrique « livres » de ce site), leçon de tolérance du vivre-ensemble planétaire et défense de la diversité contre l’uniformisation commerciale et la normativité de sociétés de la surveillance généralisée.
Alors, allons-nous enfin regarder le futur en France ? Donner des buts, des perspectives à nos générations conjuguées ? Les socialistes vont-ils enfin devenir socioécologistes avec un vrai Bad Godesberg dans ce domaine plutôt que d’avoir l’air de traîner des pieds et de céder à des lobbies d’arrière-garde ? Nos écologistes rassemblés dans une fédération vont-ils jouer leur rôle de laboratoire du futur ouvert, de force de propositions même contradictoires, plutôt que d’adopter les pires attitudes sectaires et partisanes ? En France, le rôle du Président de la République reste crucial, même affaibli par le quinquennat. François Hollande a la chance historique de prendre de la hauteur en donnant des perspectives. Voyons donc comment et pourquoi nous pouvons sortir de notre schizophrénie écologique.
La schizophrénie écologique française
Vu de l’étranger, le rapport qu’entretient
la France avec la notion d’écologie stupéfie. La population est prête à hurler
à la première crise sanitaire ou sur les scandales de la malbouffe. Le jour où
se produira un léger accident nucléaire ou la preuve des effets cancérogènes
des pollutions des eaux ou de l’air, sans compter les inondations climatiques,
tout le monde sera en émoi. Aucune Française ou aucun Français n’ignore la
destruction de la biodiversité, ni la disparition accélérée de cultures
anciennes traditionnelles sur d’autres continents comme chez nous. En
attendant, la mode est à moquer l’écologie en la considérant comme une pratique
sectaire pour bobos. Le parti politique qui est censé porter ses valeurs n’a
jamais été aussi affaibli, pendant que le « green washing » sert à
vendre. La France a donc un comportement schizophrénique par rapport à cette
question.
Tout cela vient d’abord d’une méconnaissance totale de ce qu’est l’écologie et ensuite de partis politiques –écologistes compris—qui masquent trop en public les grandes mutations de l’époque.
Une écologie pour tous
Le mot « écologie » a été inventé par un disciple de Darwin, l’Allemand Ernst Haeckel, en 1866 pour désigner une discipline scientifique. Et c’est resté une discipline scientifique jusque vers 1970. Pour autant, les questions touchant l’écologie, c’est-à-dire les rapports des humains avec l’environnement, sont prégnantes depuis l’aube de l’humanité, faisant d’ailleurs que la conception animiste d’un « tout » liant humains-animaux-végétaux-minéraux-cosmos rejoint celle des scientifiques aujourd’hui. Malgré la volonté de mettre la nature au service des humains ou aussi d’en faire l’inventaire (Cook, Humboldt, Bougainville…), des penseurs comme Goethe, Rousseau, Thoreau, Reclus, ont insisté sur l’importance environnementale.
Même si l’idéalisation de la nature au temps des villes et des industries a servi les totalitarismes, comme la défense des traditions locales (sous Pétain), les libertaires et socialistes avaient déjà ouvert la voie du retour à la nature et au corps « sain » et sportif. La critique de la société de consommation dans les années 1960, portée par la pop musique et la jeunesse, a donné un éclat singulier à ces aspirations. Si l’écologie, comme le féminisme, sont absents des revendications de mai 1968 (alors que présents déjà dans le mouvement hippie), elle s’impose en 1970 avec le symbole de la première journée de la Terre lancée aux Etats-Unis. Très minoritaire d’abord, comme lorsque René Dumont montre son verre d’eau à la télévision en 1974, cette question est portée par des associations puis des partis.
Après le sommet de Stockholm en 1972 où René Dubos et Barbara Ward lancent « penser global, agir local », la prise de conscience planétaire grandit jusqu’à aujourd’hui, submergée d’ailleurs par les réalités. Car si les catastrophes ont accompagné les prises de conscience, toutes les questions de 1970 ont changé complètement d’échelle. C’est bien la qualité environnementale du devenir humain qui est en jeu. Et pas pour demain. Les mers, les terres, l’air sont pollués massivement sur tous les continents. Se nourrir durablement, c’est-à-dire sans abîmer l’environnement ni la santé par la malbouffe, n’est assuré nulle part. Partout dans le monde, les populations sont entrées dans une consommation addictive qui les asservit en provoquant la surproduction de biens et l’hyperconcentration financière. L’acculturation et la déculturation sont générales, provoquant des états de dépression massive ou des raidissements communautaristes violents. La biodiversité est attaquée comme la culturodiversité, alors que nous vivons sur une planète interdépendante, une planète relative.
L’écologie est donc notre enjeu commun, à la fois d’un point de vue individuel et collectif. L’écologie est une question de philosophie, de politique, d’économie, de culture, de vie quotidienne. Comment peut-on pourtant la minorer aveuglément et en faire un sujet politicien ou sectaire, marginal, un gadget énervant ?
Une Fédération écologiste, laboratoire devant s’ouvrir aux agriculteurs et aux entreprises
Depuis les origines, la question de la légitimité et de la nécessité d’un parti écologiste s’est posée. L’écologie, concernant l’ensemble du peuple dans sa vie quotidienne, traverse les courants, les convictions, comme les frontières. Issue de la recherche scientifique, il est nécessaire qu’elle continue de toute façon à s’appuyer sur des réseaux de terrain variés et des expériences qui peuvent être dissemblables voire opposées. C’est là où, quand certaines personnes peuvent avoir des positions radicales et très arrêtées, la mouvance écologiste ne peut être qu’une fédération de sensibilités différentes et n’a d’intérêt que si elle apparaît comme telle.
Une mouvance écologiste est un lieu de réflexion et un laboratoire à propositions. Au lieu de moquer les dissensions, il faut affirmer cette pluralité : c’est ce qui montre justement que ce n’est nullement une secte. Il s’agit au contraire d’un endroit pour débattre et proposer des solutions multiples à la population et à ses représentants, en liaison avec les réflexions planétaires. Un lieu d’accueil des associations, des acteurs économiques, des chercheurs, des créateurs, ouvert, qui permet d’alerter et de défendre des solutions pour l’intérêt collectif contre les lobbies circonstanciels. Daniel Cohn-Bendit l’avait bien senti avec son idée de coopérative.
Voilà ce dont notre pays a besoin urgemment : un rassemblement pluriel écologiste pour porter les grands débats de notre présent et de notre futur. Une fédération laboratoire avec deux chantiers prioritaires sur lesquels nous voudrions insister.
Vue la mutation profonde des campagnes et du monde paysan, il est essentiel en effet de réaliser un nouveau pacte environnemental avec les agriculteurs et les ruraux. Au-delà de la seule agriculture biologique, il faut affirmer l’importance des agricultures raisonnées, des circuits courts, du maintien de services publics et de commerces de proximité, d’un tissu ville-campagne en continuité et en synergie par les activités économiques. Il est temps de se soucier de la qualité des sols, des paysages et de la faune, certes, mais aussi de prendre en mains toute une écologie culturelle qui défend une vision rétrofuturo : marier la défense de traditions choisies et les innovations. C’est pourquoi les écologistes devront se poser par exemple la question d’une chasse raisonnée, question que nous comprenons en pays Inuit et pas ici.
En dehors de cette réconciliation avec les campagnes, une Fédération écologiste doit plus clairement se convertir à la mutation économique, affirmer ce fer de lance de l’avenir : la transition écologique. Parler d’économie et défendre les entreprises, en les encourageant à des pratiques éthiques en interne et en externe –dans leur intérêt d’ailleurs. Le développement durable est là, liant impact environnemental et social. Bien sûr, les économies non-monétaires, alternatives, les coopératives, l’économie sociale et solidaire, l’action économique des associations… tout cela est à encourager. Mais il faut prendre à bras le corps aussi les chantiers des nouvelles technologies, de l’agroalimentaire, de la transition énergétique, des modes de déplacements. C’est un verdissement général de l’économie qui est souhaitable et durable. C’est cela qui créera des emplois et une nouvelle conception noble du travail pour les jeunes : l’écologie, c’est aussi du social. Il faut cesser ainsi un discours du « il ne faut pas » pour montrer ce qu’il faut. Passer de l’outil de la peur à celui de la proposition et de l’invention.
Toutes ces pistes ne pourront se faire utilement et concrètement néanmoins que si le parti socialiste remet lui aussi en route son logiciel prospectif. Il a montré qu’il savait gérer depuis les années 1980. Maintenant, les habitants attendent de lui qu’il sache inventer et donner de l’espoir et des buts.
Un PS redynamisé autour de la justice, des nouvelles technologies et de l’écologie
Le parti socialiste a en effet
tous les pouvoirs dans notre pays. Il est délégué par les Français avec une représentation
massive. François Hollande s’est fait élire nettement, mais sur le rejet de
Nicolas Sarkozy. Il a commencé à avancer masqué : ce que j’ai appelé la « shadow
policy ». Cela ne peut plus suffire maintenant sans la définition de caps
fondés sur des valeurs et une analyse de ce que c’est qu’être dans une France-Monde
(voir « Nous sommes tous des Africains » dans « idées…» sur ce
site et sur www.globalmagazine.info ).
Lionel Jospin l’a vécu cruellement : même de bons chiffres éventuels à
venir ne permettront nullement, à eux seuls, de rebondir.
François Hollande a démarré sa campagne électorale en axant son programme sur la jeunesse. Il a eu raison. Beaucoup d’analystes politiques le soulignent : il doit à nouveau parler à la jeunesse pour parler à l’ensemble du peuple au temps de la conjugaison des générations. Ce n’est plus du « jeunisme », c’est le moyen de se montrer prospectif. Certes, pour satisfaire un électorat vieillissant, la gauche avait besoin de montrer qu’elle n’était pas laxiste et que la sécurité est aussi un gage d’égalité. Mais elle est d’abord attendue sur des thèmes forts pour construire la société de demain.
La justice en premier lieu avec notamment
–on en parle abondamment aujourd’hui-- un grand plan de justice fiscale annoncé
qu’il faudra vraiment et courageusement mettre en place. Au temps du désabusement, seul le courage paie. Mais la justice,
c’est aussi n’oublier personne dans une société qui ne doit plus avoir des
territoires « maudits » (campagnes ou banlieues) et des habitants
laissés pour compte. Cela implique, nous l’avons dit, toutes les générations. Il
faut donc encourager la conjugaison des générations et supprimer les retraites-couperets.
La démocratie locale et l’engagement culturel et social sont de toute façon le
socle de notre réalité stratifiée locale-globale qui a besoin de relais et de
revivification dans un retour au local,
à ce sur quoi nous pouvons agir directement.
Parier sur la jeunesse, ce n’est donc pas faire du jeunisme, ce n’est pas se couper des vieux. Parier sur la jeunesse, c’est mettre en mouvement l’ensemble de la population dans des solidarités désirées. Et qu’est-ce qui intéresse les jeunes ? Qu’est-ce qui les mobilise ? Les nouvelles technologies et l’écologie, deux domaines destinés à transformer profondément nos organisations économiques planétaires. Ce n’est donc plus la peine de reculer et d’attendre que les mégalopoles chinoises ou indiennes nous apprennent les bonnes pratiques.
Ne faisons pas plus long (j’ai développé cela à travers de nombreux livres, articles et films depuis des années) sur ces pistes inévitables. La « voie » (comme l’écrivait Edgar Morin) est limpide : n’ayons plus peur, n’utilisons plus cette peur délétère qui paralyse et favorise les extrêmes, qui est en plus un dépresseur économique. Remettons le pays en marche positivement.
Le court-termisme et l’obsolescence accélérée de l’actualité –perversions de notre époque—sont de toute façon très dangereux en rongeant complètement la crédibilité des représentants. Une pensée durable, stratégique, devient plus que jamais nécessaire et gagnante. Contrairement à ce que pensent les agences de communication sur l’accompagnement progressif des décisions par le mensonge public et l’orientation périphérique de la focalisation médiatique, les populations récompenseront la clarté et la vision. Il faut naturellement ensuite en tirer les conséquences et anticiper : par exemple, cesser d’entretenir des espoirs sur des techniques vouées à l’échec. Faire d’une nécessité à venir un choix du présent. Tout le pays (même la droite) l’attend et a intérêt à ce que le climat détestable actuel cesse. Réfléchir ensemble.
Les pistes sont donc là. C’est au Président de la République de prendre la mesure de son rôle historique, alors que nous basculons vraiment d’un monde dans un autre. Il aura son parti élargi mobilisé sur des caps et une population qui sortira de la peur pour inventer à nouveau et encore notre futur collectif.