Je reviens d'un congrès international au Kosovo. Et j'ai pu constater deux choses frappantes, moi qui ai sillonné tous les continents depuis de nombreuses années. La France est discréditée, moquée, ridiculisée comme un pays ringard et prétentieux. Cela a commencé il y a longtemps du côté des anglo-saxons, mais là le consensus mondial est total. Discrédit des dirigeants et des opposants, discrédit du fonctionnement même du pays. Non seulement elle ne fait plus modèle mais fait rire de façon pitoyable : coq déplumé qui se hausse du col.
Le second phénomène clair réside dans l'aspect linguistique. L'anglais est la langue mondiale, point. La langue des affaires et la langue des idées. Tout ce qui n'est pas en anglais n'existe pas, c'est le plus petit dénominateur commun. Donc, soit nos élèves et nos dirigeants bossent l'anglais dès le plus jeune âge, soit ils sont totalement marginalisés. Il est temps que les ministères de la Culture et de l'Education débloquent massivement des fonds de traduction pour faire connaître nos créations et nos recherches ailleurs, sinon nous mourrons comme une petite province charmante muséographiée dans le mauvais sens du terme : l'Andorre de la planète. Nos amis québécois ont entamé une utile résistance linguistique --celle qui est indispensable partout pour vivifier la diversité des cultures-- mais chez les Inuit du Nunavik ou à Montréal le bilinguisme est un fait, c'est même un fait pour continuer à faire exister sur la scène nord-américaine et mondiale les acteurs francophones.
Arrêtons nos stupidités grandiloquentes, nos académies pour placer (à quelques minimes exceptions...) les plus ringards de nos penseurs et créateurs alors que les populations écrivent n'importe comment et que le décrochage culturel est considérable (même chez les dirigeants). Arrêtons de nous goberger de langue de bois sur notre éducation ou notre système de santé ou nos administrations, qui sont largement inefficaces malgré le courage de beaucoup d'agents (il y en a tant, à la base, qui "tiennent la boutique", font de leur mieux, mal payés et sans possibilité d'évoluer dans un système de castes). Cessons donc la nécrose étatique de ces "corps" générant des têtes au moule et nombre de crétins ineptes mais inamovibles : la haute fonction publique coûte très cher en emplois fictifs. Cessons d'aller voir les autres pays en voulant leur donner des leçons alors que nous avons des réformes profondes à entamer, à commencer par refonder une démocratie exsangue : peu de Français votent, sans choix, sans options, pour des candidats qui leur mentent et qui tournent en boucle jusqu'à la mort dans une petite oligarchie. Ce n'est pas juste que l'ascenseur social est mort, c'est que la France --qui clame partout sa devise et les vertus de la République--, n'est plus démocratique, tout simplement.
Voilà pour la leçon de modestie et les chantiers à lancer : encourager les initiatives des entreprises innovantes (notamment dans tout l'immense chantier de la durabilité) et du tissu associatif considérable de l'économie du lien et de la solidarité ; ne pas faire forcément moins d'Etat mais mieux d'Etat, dégraisser par le haut les superstructures, simplifier les mille-feuilles territoriaux (ce qui commence peut-être), clarifier la constitution --par exemple, un Président pour 7 ans non renouvelable, une assemblée nationale à la proportionnelle intégrale nationale et un Sénat au suffrage direct des territoires, avec des régions fortes, une intercommunalité, des référendums locaux et nationaux sur des questions d'intérêts communs n'impliquant aucune démission des dirigeants en cas d'échec (nous avons bien eu aussi la cohabitation pour des revers électoraux). Cet Etat décentralisé doit aussi assurer des fonctions de base qui le fasse reconnaître par tous. D'abord la justice, l'équité (notamment fiscale), la garantie d'une sécurité santé égale pour tous mais sans gabegies, une éducation à tout âge adaptées à nos changements de civilisation, la défense de nos savants et créateurs dans le monde comme de notre patrimoine qui fait image, faire passer le local à l'Européen et au global dans un esprit de rééquilibrages et de réseaux territoriaux.
A côté de ces chantiers primordiaux devant nous secouer et relancer l'espoir, notamment pour la jeunesse (prête évidemment à se mobiliser pour la justice, l'écologie, la défense de l'innovation et des savoirs locaux), en évitant un décrochage total, il faut raison garder. Pourquoi donc la France est-elle aussi bipolaire ? A cause de sa marginalisation mondiale ?
Autant les gonflages de poitrines avec cocoricos sont idiots, autant la morbidité et la dépression ambiantes sont terrifiantes et vraiment pénalisantes. Lançons un mouvement d'espoir (HOPE !). Ce pays n'est pas foutu : il gaspille ses chances et ne sait pas utiliser ses composantes les plus brillantes. L'intelligence, en France, doit toujours passer par les marges avant de s'imposer au centre.
La cécité est grande en effet alors que l'hexagone reste, par exemple, encore une destination touristique majeure avec une diversité de paysages et de cultures locales unique sur un si petit territoire. Oui, la France est un monde, enrichi par tous ses apports migratoires constituant des liens naturels vers tous les continents à l'heure de la circulation mondiale des images et des produits. Obama va à Hollywood pour affirmer que le cinéma est le fer de lance de l'économie américaine (et depuis longtemps de l'American Way of Life). Et nous, nous ne savons pas assez utiliser notre patrimoine avec ses richesses locales, nos créateurs, nos savants. Nous ne faisons pas totem, signal.
Il faut vite organiser des plate-formes vidéos régionales et sélectionner en anglais ce qui est envoyé dans le monde. Il faut encourager les initiatives. Il faut supprimer la télévision de "service public" qui copie le privé ou lui donner des missions différentes, arrêter le news market, la culture incessant du crime, des faits divers, des catastrophes. Parler de nos mutations et de nos atouts locaux. Tout peut repartir du local.
La dépression généralisée a pourtant gagné les Françaises et les Français, aidée par des dirigeants incapables de parler du futur. Stop. Les enjeux véritables : dire l'aspect crucial et positif pour chacune et chacun des transformations pour un environnement réhabilité, et d'abord pour les plus modestes (air et eaux pollués, malbouffe, pesticides...) ; dire le big bang économique et en terme de communication --comme d'éducation-- du numérique et d'Internet... Droite comme gauche, parlons donc futur au lieu de ratiociner des débats éculés avec des réactionnaires rances et inopérants.
Oui, dans ce cadre rétrofuturo (traditions choisies et innovations), nous pouvons affirmer l'importance du vivre-ensemble local de tous les territoires, ainsi d'ailleurs que le lien linguistique et culturel à développer au sein de la francophonie : la France est un monde, la France est ouverte au monde (voir France-Monde sur facebook). Bref, des atouts et des énergies, il y en a, ne les laissons pas filer ou ne les écoeurons pas, mais encourageons, donnons des perspectives.
Sortir d'une attitude bipolaire, c'est tout remettre à plat, cesser l'hypocondrie d'un côté ou de faire les vieux beaux de l'autre. Un peu de mesure, un peu de langage de vérité et moins de défense égoïste des petits avantages mal acquis de toutes les corporations. Mais pour un allant, une société juste, durable, des savoirs.
Bon, ça me remonte comme une pendule décidément de sortir du territoire... Arrêtons de nous mentir. Une action concrète car jamais je n'arriverai à me résoudre à pareil gâchis, moi qui ai choisi de continuer à vivre en France : je prépare un petit ouvrage théorique en 4 langues (anglais, français, arabe, chinois). Il sera diffusé à la fin de l'année si tout se passe bien.