ET MAINTENANT ?  REVEIL CULTUREL !

ET MAINTENANT ?

PAS DE RECUPERATION SECURITAIRE DU DEFILE DE LA GENEROSITE !

TOUTES RELIGIONS ET VISIONS DU MONDE CONFONDUES, LA VRAIE FRACTURE EST ENTRE TOLERANTS ET INTOLERANTS !

LES SAVOIRS CONTRE L'IGNORANCE, LES CIVILISATIONS CONTRE LA TERREUR : ORGANISONS LA RESISTANCE CULTURELLE !

Pour celles et ceux –ils sont nombreux—qui ont suivi l’exceptionnelle génération de dessinateurs des années 1960, à la fois dans la bande dessinée et le dessin de presse, les crimes qui viennent de se perpétrer horrifient, laissent sans voix mais pas sans réaction. En effet, ils horrifient humainement bien sûr car beaucoup –comme moi—ont eu le privilège de connaître personnellement l’équipe de Charlie Hebdo. Ils horrifient aussi parce que ces actes abjects ne sont pas seulement la négation de la liberté d’expression, ils démontrent une négation de la culture et du savoir dans la société d’aujourd’hui.

Des trésors nationaux qui doivent faire repère

Difficile de ne pas parler de son expérience en l’occurrence, quand immense tristesse, colère et esprit de résistance se mêlent. En 1989, j’avais organisé au Musée d’histoire contemporaine une exposition sur l’histoire du dessin de presse en France « De de Gaulle à Mitterrand ». Notre pays a eu en effet une génération exceptionnelle de créateurs dans les années 1960, qui ont d’ailleurs souvent pratiqué aussi bien le dessin de presse que la bande dessinée. Ils se sont groupés autour de deux magazines : Pilote, fondé en 1959 par René Goscinny et Hara-Kiri, lancé en 1960 par François Cavanna et Georges Bernier, ajoutons le rôle –souvent oublié—de Pif dans la découverte de jeunes talents, tel Gotlib Et des passerelles existent entre les deux rédactions de Pilote et d’Hara_Kiri, puisque Fred réalise toutes les premières couvertures d’Hara-Kiri et va créer en 1965 la série de Philémon à Pilote et que Cabu fait partie de l’équipe d’Hara-Kiri à son retour de la guerre d’Algérie en inventant le personnage du Grand Duduche –sorte de double de lui-même, même s’il pouvait s’en défendre-- à Pilote en 1962. Ces créateurs sont aujourd’hui relayés par une nouvelle génération brillante dans la bande dessinée.

Osons le dire : ce sont des trésors nationaux. Mais faut-il attendre la mort des Topor ou des Cabu pour les célébrer à leur juste mérite, comme nous aurions pu célébrer davantage un Alain Resnais ?

Prenons un exemple : Cabu, qui m’est proche. On vient de l’assassiner. Comment arriver à imaginer une chose pareille ? Comment associer les mots « Cabu » et « assassinat » quand on l’a connu. Je fréquente Cabu depuis les années 1980. Dernièrement, il a bien voulu créer le logo du Musée du Vivant et y donner la plus importante collection publique de ses dessins. Et il vient d’offrir il y a quelques semaines son affiche au futur festival d’Argentat sur Dordogne « Histoires de passages… », qui lui sera dédié en juillet. Cabu est probablement avec Cabrol et Sennep un des plus grands caricaturistes du XXe siècle. Qui ne l’a jamais vu réaliser une caricature après 3 secondes de coup d’œil sur le modèle n’a rien vu. C’est de plus un « graphomane » (le magistral Willem aussi et d’autres), reporter dessinateur de tous les instants et sur tous les sujets, de la vie quotidienne à l’actualité. Bref un dessinateur d’exception, comme Jean Giraud-Moebius, pouvant tout représenter, dans tous les registres, voyant en 3 dimensions, n’ayant aucune limite technique, d’une grande culture. Oui, un trésor national.

Cabu est –impossible de parler de lui au passé— une personne qui exprime sa violence et ses rejets de la violence dans ses dessins, sa peur, l’horreur, lui qui est revenu pacifiste de la guerre d’Algérie, lui qui a été un antinucléaire dès les années 1960 derrière Jean Rostand et un des piliers avec Reiser de La Gueule ouverte créée par Pierre Fournier en 1972, alors que débutait juste l’écologie politique. Dans la vie, Cabu est une personnalité exceptionnelle : d’une probité, d’une modestie, d’une gentillesse avec toutes et tous, d’une tolérance... Empathique, se souciant des autres, faisant croire à chacun de ses amis qu’il était le seul. Impossible décidément d’associer « Cabu » et « assassinat ». Impossible d’imaginer un pareil obscurantisme.

Parlons un peu de l’aventure collective. Quand les foules brandissent aujourd’hui « nous sommes Charlie », elles le font sans savoir qu’il s’agit d’une référence à un grand moment de censure en France : l’interdiction de Hara-Kiri Hebdo à la mort du général de Gaulle en 1970. Car c’est bien à cause de cette interdiction que Georges Wolinski a proposé à l’hebdomadaire satirique de reparaître avec un titre malicieux qui était à la fois la reprise du titre Charlie mensuel créé en 1969, publiant des bandes dessinées (notamment Charlie Brown), et évidemment une allusion au « grand Charles » (de Gaulle) : Charlie Hebdo.

Mais, dans sa longue histoire, interrompue et relancée, disons-le, la bande à Charlie n’a pas toujours été beaucoup soutenue. Il est donc important qu’elle le soit aujourd’hui, que le mouvement d’émotion ne soit pas éphémère mais provoque des mutations indispensables, des prises de conscience. Nous sommes en effet ici face à des questions qui interrogent la société dans son ensemble : ne pas assimiler une religion à ses extrémistes d’abord, mais aussi comprendre que la liberté d’expression est plus que jamais à défendre, à défendre contre la censure larvée, l’autocensure, mais aussi à défendre face à la nouvelle arme de la censure. Cette nouvelle arme s’appelle le silence. La multiplication des informations et leur circulation exponentielle ne favorise en effet pas le choix mais l’hyperconcentration des « nouvelles » qui tournent en boucle, permettant d’ailleurs beaucoup d’instrumentalisations. Des Charlie Hebdo sont donc nécessaires. La démocratie de l’information est une chose à reconstruire : elle est vraiment en péril, pas seulement à cause de la mauvaise santé des organes de presse.

Un Réveil culturel indispensable

Nous venons de vivre des années d’obscurantisme où sur les écrans des nouveaux riches incultes étalaient à foison leur argent, où des footballeurs ou des acteurs étaient starisés comme les piètres comédiens de la téléréalité, donnant leur avis sur tout, tandis que savants et créateurs restaient dans l’ombre. Oui, quand il faut manipuler des consommateurs passifs et addictifs, dociles, l’acculturation et la déculturation sont des moyens utiles. La défaite de la culture est maintenant patente partout. Il existe même désormais une fierté de l’inculture qui sert les populismes alors qu’elle est un mépris du peuple.

Aujourd’hui, ce crime contre la liberté d’expression sera-t-il alors l’occasion de réévaluer la culture, les cultures, les savoirs comme valeurs premières, comme condition absolue de l’exercice des libertés ?

La Culture est d’abord mal vue aussi parce qu’elle est mal définie. Souvent, elle est en effet considérée tel l’apanage d’un lobby étriqué, un fonctionnariat désuet de professions agrippées au guichet de l’Etat ou des collectivités locales. Parce que cette vision de la Culture est une vision élitiste. Si on pense Musée, par exemple, on pense Musée d’art, or le Musée traite de multiples sujets en prise directe avec les préoccupations de toutes les strates de la population. Il faut en fait changer le périmètre et penser désormais « des Cultures ». Ensuite, parce que le coût est systématiquement mis en avant comme si chaque centime dépensé était un centime de trop par rapport aux vraies priorités. « La Culture, ce n’est pas vital », nous dit-on, ce n’est pas un besoin premier.

Faux évidemment, car la Culture est, disons-le, le ciment du vivre-en-commun et du lien social. Oui, la gastronomie est un fait culturel fondamental, par exemple, comme la défense des paysages : « Cultures de tous, Cultures pour tous ! ». Et puis, parlons argent sans fard. La Culture, ce sont aussi des industries culturelles exportatrices. Le tourisme est un fait culturel. Pourquoi les touristes viennent-ils si ce n’est pour le patrimoine ? Le patrimoine et les savoir-faire ne sont pas juste des coûts, mais du profit. Quand Barack Obama va à Hollywood pour dire que le cinéma est le fer de lance de l’American Way of Life, donc des industries américaines, il a compris les enjeux. La Culture n’est pas l’ennemie des entreprises, elle est son totem.

Car les Cultures font image. Des bâtiments ou monuments sont des emblèmes (la Tour Eiffel) comme des œuvres ou objets (la Joconde ou le Pendule de Foucault). Nul doute que le Musée des Confluences, ce musée qui parle de façon locale-globale (Lyon parle à l’ensemble de la planète ainsi), ne puisse devenir une formidable vitrine pour la ville et ses entreprises. Il s’agit alors d’utiliser le Musée comme un vrai partenaire. De la même manière, le Président de la République doit défendre nos terroirs et les porter tels des étendards, faire une vraie mue rétrofuturo : le choix de traditions fortes mêlées à l’innovation. C’est également un enjeu fondamental dans la guerre mondiale médiatique actuelle.

Enfin –troisième et dernier aspect--, cultures et savoirs sont la base de choix individuels, donc de la liberté des citoyennes et des citoyens. A tout âge, il faut apprendre à voir comme apprendre à lire. Contre le modèle du consommateur passif addictif acculturé, « Knowledge is Beautiful ! ». Lançons des Cultural Prides. Célébrons ouvertement nos créateurs/trices et nos savant(e)s car ils sont des modèles indispensables, au moins autant que les footballeurs. La défense de la diversité constitue la condition de l’exercice possible de la liberté. Il s’agit du fondement d’un exercice démocratique à reconstruire. Les médias devraient nous seriner avec cela puisque leur existence même est liée à cette nécessité (sinon, il faut en revenir à un organe central de propagande ou un pur espace de vente).

Pour toutes ces raisons, il est temps –surtout dans notre pays si riche en la matière—de se ressaisir et que le Président de la République défende ce qui fait signe sur nos territoires dans une acception large de la notion de « Culture » (les « Cultures ») réconciliant élitisme et formes populaires. La défaite culturelle, de toute façon et nous le voyons, c’est le règne de l’ignorance et donc de la manipulation, mépris des formes populaires et bunkerisation élitiste, acculturation généralisée en tout cas. Quand on ne sait plus valoriser ses monuments et ses trésors nationaux vivants, quand l’ignorance devient une fierté, se développent le déchirement communautariste et l’asservissement dépressif des masses. Le temps du Réveil culturel est donc venu. Inaugurons l’ère des confluences, de cette France plurielle, de cette France-Monde ouverte sur le monde et fière de ses traditions choisies.

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