GORE ATTITUDE ET REVEIL DES VALEURS

Désormais, vous regardez la moindre image paisible et vous cherchez le cadavre. Nous sommes entrés à l'ère de la terreur. L'imaginaire et le supposé réel (en fait ce qu'on nous montre du réel, qui n'en est qu'une infime partie) ont basculé dans une primauté au gore et à la violence. Même pour les propos : il faut sans arrêt se mettre en colère à la télévision, sortir des formules provocantes pour tenir la "une" 24 heures (et encore) avec pilonnement incessant et surenchère : théâtre de caricatures grimaçantes.

Dans le domaine de la fiction, il n'existe désormais que policier ou horreur : point de sang, point d'histoire. Dans le domaine des informations, c'est le règne du fait divers, de la catastrophe et des terroristes superstars. Les terroristes ont ainsi compris la seule chose qui mobilise le news market : dans la conjonction hystérique de quelques "événements" répétés en boucle partout (on nous dit : "c'est ça l'actualité"), la primauté au plus violent pour esprits vaccinés dont les doses doivent devenir de plus en plus "hard".

Le corollaire est la course médiatique au premier prix de la victimisation, victimisation directe ou indirecte (celle de ses ancêtres). Le corollaire est des politiques et des médias qui passent leur temps entre catastrophe, attentat, prises d'otages, dans une "charity policy" qui est un moyen de justifier des heures de paroles pour ne rien dire et la perpétuelle déploration de l'impuissance collective, le tout-compassionnel, trouvant ainsi un levier pour restreindre sans arrêt les libertés publiques et contrôler la société en repoussant les autres sujets (pourtant bien plus importants que ces faits divers, comme Paris et sa région en record planétaire de pollution atmosphérique) : taisez-vous, obéissez, consommez, tremblez !...

A cet égard, sans tomber dans un complotisme maladif que j'exècre, constatons que comme dans la guerre froide où les deux camps se sont merveilleusement accommodés de la mobilisation totale contre l'ennemi total, les terroristes-stars des médias arrangent les pouvoirs politiques et économiques. Quelle belle invention que cette menace diffuse, brandie sporadiquement, qui permet de ne plus parler des injustices notables et des responsables de périls environnementaux... Cela renforce la police, les armées, le contrôle individuel des citoyens, la réduction des libertés, et occupe abondamment des médias sommés de ne plus parler du reste. Parfait étouffoir...

Cela correspond ainsi à une régression des libertés publiques partout, atrophie des capacités d'expression. Une grande guerre mondiale médiatique est en cours où l'invention de l'insécurité (pas plus importante en fait qu'à d'autres époques et parfois nettement moindre) ne conduit pas à la prise en mains locale de ses modes de vie mais à une grande déresponsabilisation générale, à des sociétés du contrôle. Dans la vie quotidienne, nous sommes ainsi entrés à l'ère de la surveillance généralisée, surveillance des gestes, des paroles, des goûts, des maladies. Il faut être normé. Il faut être cloné et servir gratuitement de panneau publicitaire. La policiarisation du monde se répand avec sa normalisation. Au nom de la "sécurité" et du profit financier érigé comme but suprême, plus personne ne bouge dans une paranoïa généralisée. Tout le monde contrôle tout le monde.

Il est temps d'ériger d'autres valeurs : d'éducation, de choix, de liberté d'expression et de modes de vie. Il est temps d'un grand décrochage contre cette idéologie de la peur.  Avec pragmatisme (en réprimant ce qu'il faut réprimer, avec des limites claires), il est temps d'affirmer notre capacité d'action locale avec des échanges globaux sur des enjeux, notamment environnementaux mais aussi culturels, qui sont notre présent et notre futur communs. Pourquoi un panurgisme chloroformant ? Pourquoi la déploration impuissante et le blanc-seing aux forces du commerce et de l'esprit communautariste et réactionnaire ? Pourquoi le silence sur tout ce que nous disons depuis des années avec la victoire absolue de solutions inopérantes technocratiques ou nostalgiques ?

Oui, Knowledge is beautiful ! Parce que nous n'avons que mépris pour les crétins abrutis criminels. Parce qu'un monde aux valeurs rationnelles est celui du savoir et du savoir-faire (ce qui se réalise pour histoiresdepassages.com où l'historienne d'art côtoie la cuisinière et où l'apiculteur croise le spécialiste de jeux vidéos). Un monde du respect mutuel pour les savoirs, un monde des connaissances, un monde de choix éclairés par l'apprentissage à tout âge. Il est inadmissible d'accepter l'abrutissement et l'inculture des money makers et des technocrates, se réjouissant de la veulerie et de la stupidité d'une télévision en train de mourir pour maisons de retraite et dépression larvée d'acheteurs compulsifs se mirant dans la bêtise de leur télé réalité.

Pourquoi la France ne vote plus ? Car notre phénomène national n'est pas l'émergence du Front national, épiphénomène de médias ayant survalorisé les idées réactionnaires, jusqu'à les faire passer pour "courageuses" alors qu'il s'agit d'un tissu de ringardises, d'aigreurs racornies inopérantes. Non, notre phénomène national est que la population ne vote plus : nous ne sommes plus dans un pays démocratique. Nous sommes dans un pays où une minorité désigne pour diriger une hyper-minorité autoreproduite qui ne satisfait nullement la majorité de la population..

Pourquoi tant de personnes ont décroché (comme moi) ? Parce que beaucoup sont écoeurés. Parce que nos valeurs sont ailleurs et nos vies se régénèrent à la qualité humaine de tant de personnes qui inventent et créent du lien entre les "gens". Parce que nous ne pouvons respecter ni l'imbécile criminel ni le dirigeant boutiquier inculte qui ne nous respecte pas. Parce que toute la fabrication de la pensée autour de l'argent (des économistes traditionnels jusqu'à Karl Marx lui-même, ou en tout cas ses disciples) ne saisit qu'un aspect de l'être-au-monde, avec cette cécité chronique où tout ce qui ne se quantifie pas n'existe pas : depuis longtemps, nous comprenons que le bien-être matériel est relatif et, en tout cas, ne constitue en rien la question motrice pour le bien-être moral (la détresse de tant de nos contemporains dans le "confort"). Les libertaires du XIXe siècle privilégiaient la qualité, ici et maintenant, du vivre-en-commun : toujours partir de l'individu et du présent pour construire ses relations sociales et le futur. Actuellement, en parallèle, cela n'a aucun sens de dire que des populations qui vivent sans argent sont "sous le seuil de pauvreté" : elles sont juste souvent dans d'autres valeurs de vie et la plupart ignorent la famine. Alors, nous disons aujourd'hui qu'importe d'abord la plus-value humaine et environnementale. Il faut un sursaut.

Apprendre à choisir. Oui. Donc apprendre. Internet sera ce que nous en ferons. C'est grâce aux repères (notamment en histoire du visuel, ma marotte mais on ne peut plus laisser les jeunes et moins jeunes recevoir toutes ces images indifférenciées sans outils pour identifier) que nous inventerons une démocratie de l'information qui n'existe pas (au contraire, plus il y a d'infos moins elles circulent, laissant un panurgisme orienté saisir la planète). Inventons la diversité. Dénichons les animistes des villes et les philosophes urbains. Encourageons les innovants des campagnes connectés et cultivant les échanges de proximité : des locaux-globaux.

Knowledge is beautiful : c'est ainsi que nous aurons des mutations généreuses en faisant sauter les barrières villes-campagnes, nord-sud. Faisons des KNOWLEDGE PRIDES ! La révolte des savants (dans tous les domaines car un Wayana vivant en forêt est très savant concernant son écoystème) devient indispensable pour remettre les choses en place localement et globalement. Nous avons des périls environnementaux communs. Nous avons des destructions culturelles. Il faut mettre en avant de nouveaux modèles qui ne sont pas fondés sur l'argent ou la puissance mais sur les connaissances et la valeur humaine. Des justes et des savants. Des tolérants contre les intolérants. Des apprenants contre les limités anonnant les dogmes sans réfléchir.

Car les agents de l'horreur sont très très très minoritaires et très très très survalorisés. Et si nous mettions alors d'autres modèles sous les feux des projecteurs ? Si nous respections nos trésors locaux, nationaux, internationaux dans tous les domaines ? Si nos présidents et nos technocrates respectaient un peu celles et ceux qui savent et celles et ceux qui font (et pas seulement le PDG de Total quand il meurt dans un accident, alors que sa société s'arrange pour ne pas payer d'impôts) ? L'heure est venue du combat des valeurs et de l'inversion des valeurs. Alors, oui, il est temps de refuser l'inacceptable : la criminalisation de l'imaginaire pour obtenir la passivité terrorisée des citoyens. Ces merdes de terroristes ne méritent pas la "une" quand le Président de la République n'est pas allé à l'enterrement d'Alain Resnais et n'en fait pas un deuil national, quand la dernière épicerie d'un village se bat en vain, quand la discrimination éducative est à l'oeuvre. Wake up !


← Tous les regards