Il a fallu des siècles depuis le Néolithique pour structurer les sociétés de facon pyramidale. Des empires ont tenté de régenter d'immenses territoires. Désormais, personne ne peut imaginer dominer l'ensemble d'une planète multipolaire. Et pourtant des entreprises inondent les continents de leurs produits et acculturent. Et pourtant des spéculations financières se jouent des frontières. Et pourtant des périls environnementaux atteignent jusqu aux zones les moins peuplées.
A défaut de gouvernement planétaire, il va falloir penser la solidarité humaine dans son environnement et élaborer un pacte minimal collectif. A l'autre bout du problème, la réalité est là : les Etats sont essoufflés et dépassés, aspirés par des forces qui leur échappent et en voie d'explosion, d'émiettement par l'aspect composite de leurs peuples. Ces constructions nationalistes du XIXe siècle ou post-coloniales du XXe siècle se montrent impuissantes devant les grands enjeux d'aujourd'hui et décolles des réalites de la vie quotidienne de leurs populations. C'est le cas des régimes autoritaires. C'est aussi le cas des régimes dits démocratiques, dont peu ont des systèmes de démocratie directe (comme la Suisse, par exemple).
Alors, la médiocrité règne. L'impéritie génère des chefs incultes et aveugles. L'inertie triomphe. La peur devient la méthode commune de gouvernement. Cela aboutit au triomphe de la pensée molle, du laisser-faire craintif et lâche, favorisant les privilèges en place et incapable de penser l'avenir au-delà des prochaines élections ou de son propre maintien au pouvoir. Les idées réactionnaires apparaissent souvent comme seule alternative, pourtant bien irréaliste (un rêve rétro). Hier la révolution était un leurre dangereux (monde parfait ?), aujourd'hui même l'évolution semble impossible, quand on bloque son regard sur le rétroviseur.
La France, à cet égard, est devenue une mauvaise caricature. De façon d'autant plus rageante qu'elle bénéficie d'atouts importants, humains comme territoriaux et culturels. Etat pléthorique, bureaucratique et inefficace, consanguinité d'une aristocratie des pouvoirs politiques-economiques-médiatiques. Engorgée, congestionnée, coincée par la technocratie triomphante cherchant à multiplier les procédures pour s'autoreproduire. Quelques exemples en vrac de ce qui n'est pas un réquisitoire mais un constat quotidien dû à une absence de vision globale : les disparités territoriales qui discriminent et ghettoïsent villes et campagnes ; côté médias, l'absence totale de débat sur un service public de la télévision qui n'en a que le nom (la France chérit l'hypocrisie) ; des syndicats faibles, divisés, qui sont les pires conservateurs du pays (aucune force de proposition sur les grands problèmes comme la nature du travail ou les retraites progressives), refusant tout par principe la plupart du temps ; peu abordé, les considérables aides publiques à la presse papier avec des journalistes multicartes, tandis que de nouveaux vecteurs d'information ou d'opinion sur le Net s'activent sans aucun soutien ; les énarques placés partout sans compétences, notamment dans la culture (Centre Pompidou) ; l'erreur de l'hommage quasi national au PDG de Total, entreprise qui évite l'impôt, alors qu'un militant écologiste mourait à Sivens ensuite sans honneurs (la révérence aux multinationales et le dédain pour les PME qui font le tissu de vie ou le monde associatif si important) ; enfin, plus grave encore, conséquence de tout cela, le fait que plus de 50% de la population ne vote pas, qu'une part importante de cette population manifeste son écoeurement en votant protestataire et que probablement 80% du peuple est ainsi insatisfait de l'offre politique.
Les exemples pourraient se multiplier dans tous les domaines. L'exaspération est à son comble : Voilà un pays qui continue par défaut. Pourtant, il existe beaucoup d'énergies locales. Il faudrait enfin les consulter et se rapprocher du terrain par un fédéralisme efficient. La pyramide a vécu. Ce sont désormais les strates horizontales qui importent, dont la première est le directement visible : le bassin de vie. Nous avons besoin de démocratie directe dans les quartiers de ville ou dans les campagnes. Tous ces acteurs invisibles du "faire" ne demandent en effet qu'à s'investir dans les circuits courts (ou l'excellence planétaire des savoir-faire locaux diffusés), dans les réseaux solidaires, dans la création numérique et l'immense chantier de l'invention environnementale (avec son volet culturel).
Mais, comme les Etats sont sourds, inopérants, les médias occupés à répéter les mêmes bêtises pour faire peur et vendre du scandale, il faut que les intelligences invisibles se développent puissamment en réseaux, ici et partout. Faire ici et échanger horizontalement avec le reste de la planète en oubliant par contournement ces Etats inadaptés aux enjeux qui sont les nôtres, et dont la dernière invention, après des guerres qui furent toutes des guerres civiles, consiste dans le terrorisme starifié.
Il est temps de s'occuper des vrais problèmes : quels choix de vie locaux et globaux ? Je le répète depuis des années. Je le répèterai tant que cela ne sera pas écouté. D'ailleurs, à force de ne pas plaire à l'ère de la séduction éphémère obligée, on peut finir par intéresser... Car chacune et chacun, à petite échelle, nous agissons, fourmis du devenir global. Faisons donc pression pour que ces Etats se coordonnent sur les enjeux communs des humains dans leur environnement. Le temps des fourmis est venu !
C'est ce que nous dit aussi Jean-Pierre à Québec avec cette photo prise récemment devant le fameux château Frontenac.