Repenser l'enseignement et les contenus de l'Histoire au XXIe siècle

ENSEIGNER UNE HISTOIRE STRATIFIEE ET VISUELLE

Les débats actuels sur les programmes d’Histoire au collège en France se focalisent sur deux façons passéistes de travailler sur le sujet : pour schématiser, une Histoire de « droite » chronologique et cultivant le fameux « roman national » né au XIXe siècle contre une Histoire de « gauche » privilégiant l’aspect thématique et les fractures sociales ou coloniales. L’une accusant l’autre de flagellation et de confusion, l’autre dénonçant la première comme étant totalement idéologique et déconnectée des réalités d’aujourd’hui et de la vérité des faits (cultivant des mythes). Nous comprenons combien tout cela aboutit à une impasse et conforte la provincialisation des historiens français qui sont –à quelques exceptions près—passés à côté des grandes évolutions nécessaires

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Parler d’ici et d’ailleurs

Quelles sont-elles, ces évolutions ? Il faut d’abord réfléchir à la profonde transformation des récepteurs, des publics. A l’heure où tout s’accumule sur les écrans de façon indifférenciée, des repères sont nécessaires. Ils sont temporels, d’où l’impérieuse nécessité de la chronologie. Mais ils sont géographiques aussi. Quand on a dans une classe des enfants ayant souvent des rapports avec les 5 continents, peut-on s’en tenir à une Histoire nationale, qui n’est qu’une partie de l’Histoire du territoire ? A l’inverse, si on habite Limoges, n’est-il pas légitime de savoir quelle est l’Histoire longue du lieu où on habite, n’est-ce pas là la première nécessité pour le vivre en commun ?

Nous comprenons donc qu’il devient impossible au XXIe siècle d’éviter une « Histoire stratifiée ». Mot barbare d’intello dira-t-on ? Rien de plus simple en fait : tu habites ici et voilà l’histoire de là où tu habites ; tu es dans un pays qui est la France, et voilà comment ce pays s’est construit à travers le temps sur le territoire hexagonal et outremer ; tu es sur un continent qui s’appelle l’Europe et je t’explique l’histoire de ce continent et les rapports de ce continent avec les autres depuis l’apparition d’homo sapiens en Afrique.

Nous devons avoir ainsi une méthode locale-globale : comment en effet évacuer l’Histoire locale à l’heure où il faut fédérer les mémoires ? Comment omettre l’Histoire globale (chère à Sanjay Subrahmanyam) quand nous vivons dans un univers de représentations mondialisées ?

La remise en valeur des méthodes et de la science historique (enquête problématisée sur des documents de tous type) doit nous faire sortir des errements liés au culte de la « mémoire » (qui reste elle-même une source à interroger pour l’historien). Ils nous ont conduits en effet à de nombreuses dérives : usages politiques confondant Histoire et commémoration, concurrence mémorielle menant directement vers l’affrontement des communautés. L’Histoire fédère, la mémoire, si elle remplace l’Histoire, peut conduire à la guerre civile. Désormais, nous avons « besoin d’Histoire ».

Voilà pour le cadre sur lequel des programmes d’enseignement à tout âge devraient s’appuyer. Mais qu’en est-il des méthodes et des sources ? Est-il intellectuellement cohérent, alors que les enfants et les adultes passent leur temps devant les écrans, d’enseigner une Histoire où les images ne seraient que des outils instrumentalisés par un savoir fondé sur les textes ?

Le visuel : outil pour enseigner et sujet d’enseignement

Que le multimedia soit utilisé comme outil d’enseignement, personne ne le conteste plus. Pourtant, alors que les élèves vont dans des expositions, regardent des films, pratiquent le dessin ou la photographie, est-il admissible que le système scolaire (comme pour les adultes à tout âge) ne leur donne pas des repères en ce qui concerne les grandes étapes de la production visuelle humaine ? Cet enseignement devrait prendre en compte alors les développements géographiques et l’apparition des différentes techniques, des différents supports d’images. C’est simple et fondamental.

Cela se lie facilement à l’Histoire traditionnelle, car chacune et chacun comprendra que les conquêtes d’Alexandre le Grand ont des incidences directes sur la circulation des représentations, les influences réciproques et les confrontations. Le « trésor de Begram » en actuel Afghanistan, où ont été retrouvé des objets de la civilisation de l’Indus, de la Grèce antique et de la Chine ancienne, est éclairant à cet égard : circulations, influences, échanges.

Il importe donc de sortir d’une conception de l’Histoire où l’image reste juste un accessoire attrayant. Faisant personnellement partie à la Direction des musées de France du comité fondateur des développements multimedia « L’Histoire par l’image », destinés à rapprocher les collections des musées des enseignants, je me suis élevé contre le projet initial. Il était en effet purement « illustratif », c’est-à-dire que cela consistait à choisir dans les collections des musées ce qui pouvait « illustrer » les cours. Heureusement, des analyses d’images ont été introduites. Et elles se sont généralisées dans les enseignements.

Il est temps de passer logiquement au stade supérieur. Sortir d’une vision « confetti » de cet enseignement. C’est ce qui en effet peut être reproché à des initiatives sympathiques d’initiation comme l’émission « D’art d’art ». On ajoute malheureusement alors de la confusion à la confusion, car il n’existe aucun lien entre les oeuvres successives qui sont présentées. C’est ainsi une forme de négation de l’histoire de l’art.

Au contraire donc, il importe prioritairement aujourd’hui de lier l’enseignement de l’Histoire à l’enseignement de l’histoire générale du visuel. Il faut que chacune et chacun comprenne de cette manière comment tout cela est lié dans la chronologie, dans la géographie, et dans les usages (l’usage d’une toile peinte à une époque n’est pas son usage actuel ni sa vision sur écran ou sur carte postale).

Il est temps alors de cesser de tergiverser sur les termes pour des raisons qui sont plus d’intérêt corporatiste que théorique : la gesticulation entre « l’art », « les arts », « le visuel ». Disons-le, la notion d’art est une notion inventée en Europe qui a essaimé sur la planète. L’appliquer à des productions formelles et visuelles créées sur d’autres continents dans un contexte totalement différent (ou en Europe avant la Renaissance) passe pour un mépris post-colonial inadmissible. Seule la notion de « visuel » est donc indiscutable scientifiquement. Elle prend en compte évidemment les spécificités de « l’art » et des « arts » et leurs développements planétaires au XXe siècle avec la multiplication industrielle des images et leur circulation exponentielle.

Sur cette base, l’enseignement de l’Histoire stratifiée, telle qu’elle a été définie, se fera en même temps et grâce souvent à un enseignement en histoire du visuel, à la fois outil et sujet d’étude. Voilà donc, rapidement esquissées, des pistes pour qu’un vrai débat s’ouvre sur les enjeux réels. Souhaitons que cet article ait un effet heuristique à cet égard.

Laurent Gervereau
Président de l’Institut des Images

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