MEDIA-TERRORISME ET SILENCE DE RESISTANCE

MEDIA-TERRORISME ET SILENCE DE RESISTANCE

J’avais mis en avant dans le journal Le Monde en 2004, lors des attentats à Madrid, la notion de « média-terrorisme », c’est-à-dire le fait que les terroristes, depuis le World Trade Center, scénarisent désormais leurs actions et l’usage de l’horreur. Ils conçoivent des événements simultanés et successifs sur des cibles symboliques comme dans une fiction.

Aujourd’hui, 13 novembre 2015 dans la nuit, j’apprends ce qui s’est passé dans ce quartier du 10e arrondissement où j’ai habité pendant 25 ans. Mon fils a travaillé au restaurant Le Cambodge, qui a ouvert le Petit Cambodge en face du café Le Carillon... Comment ne pas être saisi par l’horreur. Comment s’autoriser même à réfléchir dans l’élan naturel de compassion et de solidarité. Comment penser au-delà dans ces premiers instants.

Et pourtant. Et pourtant il va bien falloir mener une réflexion de fond sur l’instrumentalisation de l’horreur, qui est une victoire indéniable des terroristes dans un kidnapping de l’actualité. Il va falloir réagir, réagir probablement par la contention médiatique, par un SILENCE DE RESISTANCE. Dire les faits et les mesures mais fermer les antennes à ces programmes en continu qui sont exactement ce qu’attendent les terroristes jouant en réel un mauvais polar.

Le World Trade Center avait des allures de film de science-fiction avec des caméras de surveillance. Les événements actuels propagent des paroles trash sur une absence d’images, un discours de l’horreur propre à mobiliser nos imaginaires. Tout cela se fait dans un contexte très particulier. Pour la course à l'audience, la Gore Attitude a gagné partout sur les écrans : pas de fiction sans meurtre, pas d'info sans mort. Quelle époque étrange, comme si l'absence de guerre directe ici provoquait des simulations d'états de guerre.

Cela se répétera. Il va donc falloir apprendre à informer autrement d'une part et décriminaliser les fictions d'autre part. Informer sans tomber dans le compassionnel. Vaincre la prise à la gorge de l'actualité par les terroristes en limitant volontairement l'impact médiatique. Donner des faits mais sans déborder, sans faire des directs pendant des heures où il n'y a pas ou très peu d'informations nouvelles. Donc sans faire la publicité de facto pour ces êtres médiocres embrigadés se jouant le film.

Le terrorisme est une forme de virus. Il est très pervers. Dans le passé, le mouvement anarchiste --qui était pourtant un mouvement généreux pour la liberté et la solidarité, inventant par exemple mutualisme ou coopératives-- a pâti très gravement des attentats terroristes. Il est devenu synonyme non seulement de foutoir (« c’est l’anarchie ! ») mais de crimes (l’anarchiste poseur de bombes ou assassinant les puissants). Ce fut une erreur stratégique et éthique totale, discréditant le mot « anarchie » lui-même. Dans les années 1970, quand les gauchistes allemands ou italiens pratiquèrent la violence, Guy Debord écrivit avec Gianfranco Sanguinetti pour expliquer que le terrorisme ne pouvait faire que le jeu d'une répression toujours plus forte.

A cet égard, nous sommes devant des responsabilités graves aujourd'hui. Pouvoir politique et médias doivent réfléchir urgemment à leurs buts et leur fonctionnement. Car la pente est dangereuse : les terroristes font de l'audience et de la part de marché, ils vendent du papier. Du point de vue politique, sans tomber dans un complotisme maladif que j'exècre, constatons que, comme dans la guerre froide où les deux camps se sont merveilleusement accommodés de la mobilisation totale contre l'ennemi total, les terroristes-stars des médias arrangent les pouvoirs politiques et économiques. Ils soudent les populations et gomment les problèmes.
Le défi terroriste est donc aussi un défi de liberté d'expression et un défi de fonctionnement démocratique.

La tâche n'est pas facile, mais nos dirigeants doivent alors tenir les deux bouts du front nécessaire contre cette violence instrumentalisée : des mesures de sécurité publique indispensables et résolues, avec l'affirmation sans cesse renouvelée de la défense des libertés (qui fait contre-modèle : ne rien céder à ce que nous rejetons). Il faut, tout en luttant collectivement contre ce cancer intérieur dans un pays fracturé où des banlieues et des campagnes se sentent reléguées, ghettoïsées, éviter la policiarisation du monde en images et dans des sociétés du contrôle et de la norme. Voilà pourquoi d'ailleurs le temps d'une grande action pédagogique de long terme sur l'éducation aux images à tout âge est un impératif civique. Face au maëlström de nos écrans, apprendre à voir devient aussi important qu'apprendre à lire.

Bref, combattre résolument, réfléchir aux usages médiatiques tout en défendant les libertés et faire une oeuvre éducative durable à la hauteur de la transformation de civilisation qui est la nôtre.

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