PAS VU DU TOUT !

L'ANECDOTE : MELENCHON, ARROSEUR ARROSE

Samedi soir, je festoyais dans une soirée anniversaire avec mon jeune fils qui portait un tshirt "pas vu à la télé". Cela amusait différents convives. Ce signe est en effet un des 50 qui sont sur www.gervereau.com depuis fin 2012. Ils furent lancés précisément le 3 novembre 2012 avec "economy is a belief" porté par une étudiante dans Bank Street à Hong Kong. La série s'appelle "Résistance des savoirs/Knowledge is Beautiful", qui est un appel pour réévaluer cultures et connaissances dans l'espace public en plaçant les savants et les créateurs comme modèles sociaux.

Hier, dimanche, j'apprends que l'homme politique français Jean-Luc Mélenchon a nommé sa webtv "pas vu à la télé". Est-ce un hommage volontaire à mon travail que sa timidité a empêché de citer ? Est-ce une idée soufflée par un de ses collaborateurs internaute passé sur mon site ? Est-ce une coïncidence ? Peu importe.

C'est amusant simplement, car celui qui se pose en victime des médias fait subir à plus invisible que lui le sort dont il se plaint. Cela est révélateur des temps actuels où on ne cesse de parler de mémoire, quand la connaissance des faits est tout bonnement absente. Cet effacement se produit d'ailleurs même dans les milieux universitaires : vous découvrez que vous avez travaillé des années sur des sujets et vous n'avez même pas droit à une notule bibliographique. La question n'est même pas de savoir ce que d'autres pensent de votre oeuvre mais qu'elle ait disparu. Elle n'est pas un fait, pas une trace. On rit des gommages de photos staliniens pour réécrire l'Histoire. Ici, les photos entières disparaissent, n'ont jamais existé.

Mélenchon est ainsi arroseur arrosé. Il l'est d'autant plus qu'en 2013-2014 j'ai dirigé 11 émissions (mises sur DailyMotion) d'une webtv intitulée [decryptcult] voulant apporter d'autres regards sur l'actualité avec le site www.decryptimages.net réalisé avec la Ligue de l'Enseignement. Et puis, les personnes qui se renseignent peuvent apprendre facilement que depuis près de 40 ans j'ai réfléchi au monde des images et à toutes ces questions médiatiques.

ANALYSE STRUCTURELLE : LE BESOIN URGENT DE MEDIAS INTERMEDIAIRES

Ce cas Mélenchon n'a pas un grand intérêt, sauf à être amusant et caractéristique des pratiques d'une époque de pillage généralisé, inculture galopante et obsolescence médiatique.

Mais portons la réflexion sur plus crucial. Je suis étonné que personne n'ait insisté sur le dysfonctionnement majeur de notre temps de mutations : l'inadéquation entre la masse exponentielle d'informations de toute nature qui circulent et le peu de place disponible dans les médias traditionnels. Prenons un exemple pratique simple : un critique d'art d'un grand journal aujourd'hui reçoit des centaines d'invitations à des expositions tous les jours. La place dont il dispose dans le journal est restreinte et il ne peut omettre les "blockbusters" (du genre Picasso au Grand Palais ou Van Gogh à Orsay). La latitude pour faire découvrir des initiatives différentes à Paris, en banlieue ou en région, est dérisoire. Or il existe aujourd'hui de plus en plus d'initiatives de bonne qualité.

Voilà pourquoi il devient totalement urgent d'ouvrir des médias intermédiaires entre la masse des émissions individuelles ou de petits groupes et les informations nationales et internationales qui tournent en boucle. Que ce soit par des initiatives privées, des fondations, les grands médias eux-mêmes ou des instances publiques, il faut pouvoir proposer de faire remonter une sélection thématique ou géographique de ce qui est émis. Il faut des plate-formes intermédiaires qui élargissent le champ du choix sans tomber dans le déversement indifférencié ou l'hyper-sélection.

Rééquilibrons ainsi les niveaux de notre réalité stratifiée. Cela fait des années que j'insiste sur le local-global. C'est vrai pour l'information comme pour le reste. Nous avons hérité de structures polarisées sur l'aspect national. Désormais, dans notre univers en interactions, il importe d'aborder le tissu planétaire ET le niveau local, qui redevient un niveau prioritaire d'action. Dénicher, choisir, faire circuler des informations locales d'ailleurs qui ont du sens ; dénicher, choisir, faire circuler des informations locales.

Voilà donc un impératif démocratique essentiel. Voilà une urgence pratique, sous peine qu'il y ait beaucoup d'invisibilité totale et d'ignorance dangereuse dans une sorte de foire à la piraterie médiatique martelée de publicités omniprésentes et de propagandes déguisées. Le crédit médiatique passe par là.

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