Combien de fois, dans ma vie, je me suis étonné de la médiocrité des débats ambiants... Aujourd'hui, en France, on laisse faire une dérive réactionnaire et on laisse blablater des penseurs obsolètes de la désillusion. Je ne cesse depuis des années de propager des concepts autres, une autre vision du monde. Cela s'imposera, car les vraies fractures apparaîtront et les enjeux essentiels émergeront.
Voici un petit digest récent qui accompagne mes derniers livres (voir gervereau.com) :
LES NATIONS SONT DEPASSEES
Nous vivons une situation vraiment paradoxale. Des Jeux olympiques sont organisés –événement tout à fait international—et les mêmes événements sont regardés de façon strictement nationale pour savoir si tel ou tel athlète rapporte une médaille de plus ou de moins. Notre appartenance commune et nos solidarités planétaires incontournables ne sont-elles pas des causes suffisantes et primordiales ?
Autre exemple, des élections nationales vont avoir lieu en France. De multiples candidats se déclarent mais beaucoup s’inquiètent de la pauvreté de l’offre conceptuelle et de la déconnexion par rapport aux perceptions et attentes de la population. Cette déconnexion se traduit par un fort repli local, des micro-initiatives et une nette majorité de la population hors du vote ou dans une démarche de rejet.
Dernier exemple de ce paradoxe, l’éclatement de « pays » qui semblaient de l’extérieur être des « blocs ». Pensons à la Lybie, à l’Irak, à la Syrie. Mais quid de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de l’Italie ou la Chine avec ses 130 langues parlées ? Nous comprenons que tous les territoires sont des patchworks et des patchworks en plus secoués depuis longtemps par de nombreux mouvements de populations.
La réalité des enjeux est aujourd’hui en effet partout locale-globale. Parce que l’action de proximité est fondamentale concernant notre « directement visible ». Parce que les mouvements financiers comme ceux des produits et matières premières circulent autant que circulent les pollutions de l’eau, de l’air ou de la terre et les incidences du climat.
Alors, peut-on enfin cesser de réfléchir suivant un concept développé au XIXe et au XXe siècles et qui a été à l’origine d’un suicide européen avec la Première Guerre mondiale, de massacres idéologiques avec la Deuxième et de conglomérats post-coloniaux à l’identité incertaine ?
AGIR AU BON NIVEAU : LE LOCAL-GLOBAL
Essayons d’apporter ici quelques éléments sommaires d’un regard autre sur nos réalités présentes. Tout le monde parle de « mondialisation ». Chacune et chacun s’aperçoit que l’attachement à l’endroit où chacun vit est important, ce qui n’empêche nullement les migrations d’ailleurs. Le projet de vie est ainsi d’abord local, que ce soit dans les campagnes et leurs bassins de vie ou les micro-quartiers des villes (qui ne sont pas des « blocs », qui ont des « climats » différents suivant les endroits). J’aime où je vis, voilà le projet essentiel de la refondation locale, le projet rassembleur qui soude des histoires individuelles très diverses et des identités imbriquées (faites de goûts, de croyances, d’histoire familiale et personnelle…).
Tous les experts le notent, au temps du portable et de l’agriculture urbaine, la séparation ville-campagne a vécu. Dans ce contexte, la défense des initiatives locales, les circuits courts sont les aspects les plus évidents. Mais la démocratie directe, la qualité environnementale et l’économie de la gratuité sont essentiels. Il est temps d’arrêter de monétariser les échanges, quand ce qui importe le plus pour beaucoup d’habitantes et d’habitants reste la qualité du vivre ensemble.
Un Yao en forêt laotienne se moque d’être sous le seuil de pauvreté et probablement aussi un Wolof en banlieue de Dakar ou même un chômeur à Limoges. Tout dépend d’autres critères qui échappent souvent aux économistes, ignorants de ce qu’ils ne peuvent quantifier, méprisant la psychologie sociale ou les cultures diverses. La question importante pour nos trois exemples est plutôt de savoir la satisfaction de leurs besoins vitaux bien sûr mais surtout leurs relations avec l’environnement direct.
Dans ce cadre, l’implication de la population dans un tri rétro-futuro se révèle essentielle : choisir les traditions et lieux qu’on veut garder et là où on veut innover. Choisir aussi périodiquement de changer les choix collectifs et individuels. Voilà l’équilibre indispensable partout. Cessons de penser qu’on va tout balayer pour bâtir sur une table rase un monde parfait. Cessons d’imaginer que la perpétuation à l’identique de lieux et de rites --qui ont tous une origine historique, même nos paysages—suffise à former un projet d’avenir fiable et souhaitable.
Ce tri rétro-futuro est conditionné –on le comprend parfaitement—par un travail qui est à la fois horizontal et vertical. Horizontal, car en réseau avec beaucoup d’autres communautés géographiques proches ou lointaines. Vertical dans la mesure où désormais nous vivons une réalité stratifiée, avec le local, le régional, le national, le continental et le terrestre. Et tous ces niveaux importent.
Voilà pourquoi lorsque les Français s’imaginent (de moins en moins) qu’en élisant un roi centralisateur à la Louis XIV, ils vont se souder, peser dans le monde et résoudre leurs problèmes, ils s’abusent et vont inévitablement de déception en déception. Les temps ont considérablement changé. Notre organisation politique doit en tenir compte en étant stratifiée et en répartissant les bons niveaux de décision avec la bonne strate. Cela implique d’ailleurs aussi incidemment qu’au niveau éducatif on nous apprenne l’histoire de façon stratifiée, depuis là où on habite jusqu’au niveau des grands enjeux terrestres.
Il s’agit d’un grand big bang mental qui a évidemment des incidences dans tous les domaines, politiques, économiques, scientifiques, éducatifs… D’autant que ce grand chantier local s’accompagne d’évidence par un autre qui est son pendant : la structuration fédérale d’un gouvernement terrestre à partir d’un Pacte commun minimal. Il n’est plus possible de subir les dérèglements économiques et financiers aux immenses conséquences environnementales, sociales, culturelles.
Nous l’avons vu avec la COP21, les Etats sont dépassés par des puissances économiques et financières qui changent la vie de milliards de personnes sans contrôle, matériellement et culturellement. Des catastrophes physiques adviennent qui se rient des frontières, des génocides culturels également. Les organismes aux pouvoirs restreints et les conférences ne suffisent plus à des enjeux qui se sont accélérés, au risque de raidissements, de guerres, de volontés autarciques, d’une conjugaison d’égoïsmes sur une planète éclatée et disparate. Il est vraiment urgent de structurer le niveau global, loin des intérêts à courte vue. Au temps du désabusement généralisé et souvent intéressé, voilà un projet à porter partout avec le soutien des peuples.
LE VRAI CLIVAGE IDEOLOGIQUE : UNICITE OU DEFENSE DE LA DIVERSITE
Tout cela nous explique combien la dérive nationaliste en cours dans certains pays est une illusion dangereuse. Fermer les frontières ne protège ni du terrorisme, ni de la perte des repères culturels ou de la dépendance économique. De surcroît, ces pensées nostalgiques d’un « hier » paré de toutes les vertus constituent un non-sens historique et un leurre.
Un autre leurre --très peu évoqué celui-là-- est celui du « progrès ». Née en Europe, la notion de progrès a triomphé au XIXe siècle avec l’idéologie industrielle, les théoriciens de l’émancipation sociale, l’expansion coloniale et le scientisme. Au passage, indiquons que le scientisme est pourtant le contraire de la démarche scientifique basée sur l’esprit critique, l’expérimentation, le doute et les remises en question.
De même, l’idéologie du « progrès » est à l’opposé de la volonté du mouvement. Le Progrès, comme le Bonheur, comme les sociétés utopiques parfaites, sont des pensées d’un arrêt de l’Histoire. Au nom du progrès, combien de destructions matérielles et culturelles ont été réalisées ? Au nom des sociétés parfaites, combien de crimes ?
La désillusion d’aujourd’hui et la défaite idéologique des mouvements de transformation sociale viennent de la confusion entre progrès et mouvement. Proclamer que demain sera mieux qu’hier est devenu un mensonge quand le confort matériel ne suffit pas à l’épanouissement personnel, quand la durée de vie allongée n’est pas une assurance de qualité d’existence. Les cartes sont brouillées.
Pour les réactionnaires, au sens propre, pas d’ambiguïté : la vision idéalisée d’hier constitue l’horizon indépassable. Il faut revenir à hier pour être heureux. Pour les défenseurs de la transformation sociale et de la qualité environnementale, la nécessité de l’expérimentation rétro-futuro dans le mouvement doit se substituer à l’idéologie du Progrès au sein d’une sorte de darwinisme philosophique : une évolution perpétuelle, un mouvement où collectivement et individuellement on cherche à peser sur les conditions de vie, un volontarisme pragmatique.
Une telle attitude cesse d’imposer une vision unique du Progrès mais respecte différentes visions du monde sans imposer l’uniformisation comportementale. Le mouvement est une façon de structurer en fonction d’intérêts globaux les conditions de nos différences. C’est une philosophie de la relativité (pas du relativisme). Dans ce cadre, toutes les organisations et courants de pensées qui se veulent émancipateurs doivent alors intégrer plusieurs données : le local-global pour les niveaux d’action, le rétro-futuro pour les choix et la défense de la diversité (diversifiant la diversité) pour les buts.
Cela correspond à là où nous vivons : un univers terrestre unique et fini, relatif, dans lequel il va falloir cesser de penser que la multiplication industrielle des produits et des humains est une chose souhaitable. Des limites dynamiques (pouvant être remises en question) sont en effet nécessaires avec des choix locaux sur une planète unifiée par des intérêts vitaux communs et ouverte sur des différences anciennes ou d’invention récente.
CHANGER NOS CRITERES DE COMPREHENSION DU MONDE
Nous comprenons alors que la vraie frontière idéologique réside désormais, non pas entre les religieux ou non religieux, les nationalistes et les socialistes ou les punks et les militaires, mais entre les tolérants et les intolérants, entre les défenseurs du pluralisme et de la diversité (qui peuvent être nommés MULTI) et celles et ceux qui veulent imposer des comportements uniques (MONO). Cela recoupe d’ailleurs deux autres chantiers séparant les altruistes ouverts sur le futur et les égoïstes à courte vue : celui de la justice entre les individus et celui de l’écologie, c’est-à-dire le souci de l’ensemble de l’environnement terrestre dont les humains sont une partie significative.
Nous nous obnubilons en effet de questions périphériques et peu efficientes. Nous nous excitons sur des débats sans aucun intérêt. Il serait temps de repenser les choses en fonction des réalités de ce que nous nommons le XXIe siècle. Entrons enfin dans la vraie dimension des enjeux actuels où les nations ne sont qu’un des éléments de notre monde local-global et la défense de la diversité le vrai fossé idéologique planétaire.