J’ai lancé en 2012 à Hong Kong le mouvement « Résistance des savoirs / Knowledge is Beautiful », défendant savoirs, savoir-faire et création comme valeurs essentielles pour nos sociétés. Dans cet esprit, j’ai créé en 2015 les Rencontres-Promenades « Histoires de Passages… » à Argentat sur Dordogne. Surtout, régulièrement mes livres ou textes courts invitent à concevoir autrement notre environnement global en luttant contre la plaie actuelle en France : la médiocrité. Je diffuse maintenant quelques digests permettant d’aider à changer de perspectives. Voici donc un petit point sur la science historique.
Il n'est pas anodin car l'Histoire stratifiée et l'Histoire générale du visuel sont 2 enjeux civiques majeurs au temps des identités imbriquées et des radicalisations, avec d'une part un tropisme très dangereux vers le nationalisme d'exclusion ou l'éclatement communautariste, d'autre part la confusion généralisée sur les écrans et le besoin urgent de repères.
Remettre en marche la pensée
de l’Histoire
La médiocrité politique de notre époque correspond aussi à une sorte d’épuisement scientifique, de renoncement dans certaines disciplines. Partout, dans les sciences humaines notamment, la notion de post-modernisme a été nocive, car elle a correspondu à des perspectives bornées, au sens propre, quand il ne s’est pas agi de l’idée absurde d’un arrêt de l’Histoire et maintenant d’un revival nostalgique détestable bercé par la litanie de l’impuissance.
Il est donc temps de remettre en route la conceptualisation des phénomènes et l’articulation des disciplines. La phase d’uniformisation économique --avec ses lourdes conséquences environnementale et culturelles-- et d’explosion des communications a-t-elle eu sa traduction ? Nous végétons en fait avec des outils inopérants.
Essayons de résumer cela en quelques lignes. La science historique, en France, a été provincialisée par le développement délétère de la notion de « mémoire ». Ce ne fut pas le cas dans de nombreux autres pays. Ici, on a abouti, d’une part à une instrumentalisation de l’Histoire pour des intérêts communautaristes, d’autre part à une sorte d’Histoire au second degré accrochée à un phénomène du XIXe siècle : le « roman national ». Pour sortir de cette impasse, il importe donc désormais de substituer clairement au slogan « devoir de mémoire » celui de « besoin d’Histoire », car la mémoire est subjective et risque de diviser, quand l’Histoire rassemble autour d’études critiques vérifiables permettant les remises en cause.
Et ce n’est pas juste une question de slogan, mais la nécessité globalement de relancer la machine à penser et à inventer. Pour l’Histoire, nous avons besoin d’ouvrir de toute urgence les perspectives tant géographiquement que concernant les objets d’étude. Géographiquement d’abord, partout les réalités sont locales, régionales, nationales, continentales et terrestres. En conséquence, il importe de développer de l’Histoire stratifiée. Voilà l’approche cohérente, pour toutes les périodes. Ce ne peut plus être, ni une seule Histoire nationale, ni même une Histoire globale : nous comprenons que ce cadre géographique imbriqué est le seul adapté. Pour la pédagogie aussi : un enfant a besoin de connaître le passé de là où il habite, de sa région, de son pays, de son continent et de la Terre.
Cela se complète d'avancées thématiques complémentaires, comme la voie considérable ouverte déjà par tant de pionniers qui est celle d’une Histoire des échanges, des circulations, des interactions, des rejets et des oppositions (armées souvent mais pas seulement), des gender studies très développées, des travaux sur des groupes sociaux ou --plus récemment-- l'Histoire longue revue sous le prisme de l'écologie.