CEST QUOI VOYAGER ?
C'EST QUOI VOYAGER ?

Je reviens d'un long voyage : un mois entre Ile de Pâques et Andes. Cela fait 2 ans que j'ai commencé à préparer avec un agronome vidéaste ce qui devait être le tournage en 2017 d'un film sur l'origine des pommes de terre et leur rapport à la culturodiversité. Patatras, infarctus et suppression des crédits l'ont annulé. Tenace, j'ai élargi en 2018 la surface géographique et suis parti en famille avec des objectifs de collecte muséale (aidé par une petite agence spécialisée très réactive). Accord du cardiologue. Entretemps un déménagement m'a détruit le côté droit avec souffrances... Mais rien ne m'aurait arrêté...

Bon, le voyage c'est avant-pendant-après. Banal... Pas tant que cela car la rupture du voyage est dilatée. J'avais défini l'art comme : "A Real Trauma" (ART), tant il me semble que la dimension artistique forte bouleverse des choses profondes en nous. Pour un voyage c'est pareil. Un voyage n'est ni un transport, ni un séjour, ni un déplacement. Un voyage est une confrontation-fusion dont on ne revient pas semblable. Un voyage est un danger permanent.

L'avant, c'est le moment où on oublie tout, surtout l'essentiel, car on n'y est pas. C'est l'angoisse aussi, angoisse de problèmes graves qui transforment le voyage en cauchemar, angoisse de "glisser", de voyager aseptisé, en spectateur de l'ailleurs, en dehors partout.

Pendant, il importe de rester en éveil, de gratter sans cesse son peu de lucidité, car le temps est limité et ce qui n'est ni réalisé ni perçu ne le sera plus. Important de vivre (même en étranger forcément) chez des habitants. Important quand même de voir les spots touristiques avec du monde et le déversement des selfies moutonnier de celles et ceux qui veulent imposer leur tronche d'abord avant celle de la Joconde... Quel dérisoire besoin d'exister et quel mépris de ce qui fait décor. On devrait faire un concours de glottes... Mais c'est ainsi qu'on grimpe en car de la végétation tropicale aux hauteurs du Machu Picchu qui regarde le ciel. Et c'est inoubliable... Et on oublie les selfies...

Passés tous les périls de la bêtise ou de l'accident, le retour nous laisse broyés, cotonneux, sans notion du temps et de l'espace. Certes, nous avons bien travaillé avec un matériel considérable pour 3 expos sur du graphisme à l'Ile de Pâques, les origines de la pomme de terre au Pérou (3000 espèces...) ou les feuilles dans les Andes et leurs vertus médicinales ou magiques (dont la coca). Mais c'est dérisoire par rapport à ce que nous avons appris des jeunesses (ou des vieillesses) Rapa Nui ou Quechua, actives, inscrites dans le monde, avec une vraie conscience locale-globale.

Le plus agréable dans le voyage, en fait, c'est d'avoir voyagé. On peut alors faire le vieux sage qui a des sentences définitives à délivrer et emmerder les autres avec ses images devenues posters désincarnés... C'est l'explorateur de la soirée diapo... Pas un voyage mais une toile de fond.

Un vrai voyage est en réalité une marque indélébile qui transforme sa compréhension du monde. Un vrai voyage, cela ne se digère pas totalement. Un vrai voyage, il faut le ruminer.

En vache andine ou limousine ou de l'Aubrac, je rumine... Ce fut un vrai voyage.

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