J'écrivais le 6 mai 2017

J'écrivais le 6 mai 2017 (publié par le journal Le Monde juste avant l'élection d'Emmanuel Macron) :

« Un président doit être un passeur et un acteur »

 L’élection présidentielle française a un résultat clair : un élu au pied du mur. Ce qui était vécu comme une élection papale est devenu un jeu de massacre où la ­dernière tête est heureuse d’avoir échappé aux tirs successifs. Tout cela n’advient pas juste à cause des circonstances actuelles en France. Et même si le nouveau président obtient une large majorité de députés label­lisés, sa fragilité est double : celle d’un monde constitué de beaucoup de forces antagonistes difficiles à ­maîtriser ; un réel sur lequel les actions pratiques essentielles relèvent de l’action directe – du directement visible loca­lement – et du global.

Le roi élu – ou la reine – devient chef d’un territoire. Mais c’est un peu comme le jambon dans le sandwich de gare : il est écrasé entre deux ­grosses tranches de pain. Et, en plus, ce président se retrouve prisonnier de notre nouvelle ubiquité. Expliquons-nous.

Le choix rétro-futuro

Voilà quelqu’un qui doit composer avec un système parlementaire validant des lois et une administration qui peut ralentir ou mal appliquer ou ne pas appliquer du tout ces lois. Ce ne serait qu’un moindre mal s’il n’y avait les lobbys, les contraintes internationales et la « guerre mondiale médiatique ». Bousculer tous ces obstacles ? Mais pour faire quoi ? Là où la faiblesse présidentielle se révèle structurelle vient du fait que le président est écartelé entre des zones d’influence au-dessus et au-dessous : il est au ­milieu du nouveau contexte « local-global ». Il est pris entre les deux dangers planétaires : l’uniformisation et l’émiettement.

Un président se fait élire sur une ­illusion : le pays, la nation. Il ne peut que tenir un discours national et brandir un drapeau. Pourtant, il dirige une communauté faite de beaucoup de diversité et de parcours in­dividuels. Pourtant, les nouveaux ­modes de production industrielle et de consommation addictive, les nouveaux moyens de communication, uniformisent les comportements sur tous les continents. De ce fait, beaucoup jouent en réaction sur des conservatismes intégraux visant à fermer les frontières au nom d’un passé mythifié ou à barricader des comportements communautaires radicalisés et autoritaires.

Alors que faire ? Un président doit être un pédagogue, un passeur. Comme d’ailleurs nous avons besoin de « médias passeurs », de médias ­intermédiaires qui sélectionnent et tentent d’expliquer. Nous ne pouvons plus rester en effet dans ce désé­quilibre structurel où dix infos ­tournent en boucle pendant que des milliards d’émissions nous réduisent au ­silence.

« Justice et écologie sont les grands enjeux planétaires dans notre nouvelle dimension locale-globale »

Et puis un président est aussi un ­acteur. C’est à lui de simplifier le millefeuille de notre monde stratifié ; d’assurer la continuité des territoires et d’inviter à ce que chacune et chacun puisse intervenir directement dans des processus de démocratie locale. C’est à lui d’encourager les solidarités, les associations et coopératives, le mutualisme, l’économie de la gratuité – bref, les initiatives locales ­directes ; d’interpénétrer nos réalités : changer les campagnes pour changer les villes. Donner des perspectives, aider à faire.

La capacité d’action dans le directement visible est en effet cruciale, que ce soit dans les quartiers des villes ou dans les villages. C’est là que le « choix rétro-futuro » peut s’opérer, entre des traditions choisies et de l’innovation. Voilà le moyen de dire : j’aime où je vis, je construis chaque jour notre maison commune. Rendre les habitants acteurs de leur quotidien et faire qu’on ne vive pas exactement de la même manière à la Goutte d’Or, à Groix ou à Argentat-sur-Dordogne. C’est déjà le cas mais il faut que cela devienne le résultat de choix conscients collectifs et évolutifs.

L’autre défi du monde nouveau dans lequel nous entrons est celui de la pédagogie internationale. Nous ne vivons plus avec des petites frontières dans un jeu de Lego où on gagne et perd des territoires. Les périls écolo­giques concernent la planète et ne peuvent être abordés que globalement. Ils touchent tout le monde, et les pollutions ou la malbouffe tuent les plus pauvres. Il faut donc aborder internationalement ces questions et les expliquer, ce qui a commencé, avec la COP21, mais de façon trop sporadique. Justice et écologie sont les grands enjeux planétaires dans notre nouvelle dimension locale-globale. C’est au président de clarifier dans ce ­contexte ses limites et ses buts, des limites ­volontaires dans ce qu’il refuse, des ­limites involontaires avec ce sur quoi il est impuissant et des buts où il dit comment il veut peser sur les choses. Des limites dynamiques. Le pragmatisme et la clarté sont les plus sûrs moyens de respecter des populations qui savent réfléchir.

Un rationnel questionné

Et voyons large. Ainsi il serait temps de comprendre la nécessité d’une ­police planétaire qui se substitue petit à petit aux armées locales. Ainsi il ­serait temps d’avoir un tribunal international des crimes écologiques, comprenant la biodiversité et la « cultu­rodiversité », avec des possibilités de sanctions. Ainsi il serait temps de peser sur une économie planétaire déséquilibrée, avec des paradis fiscaux et des pratiques d’exploitation des hommes et des femmes, et des crimes écologiques. Tout cela peut paraître difficile. Il n’est pas d’enjeu insurmontable quand la vision est claire et que les peuples discernent le bien commun et l’intérêt local. La véritable fracture première reste celle entre les tolérants et les intolérants, entre l’acceptation d’un rationnel questionné basé sur les sciences et la volonté d’imposer un dogme uniforme et intangible partout, entre l’égoïsme brutal de la domination et le partage comme bien commun terrestre.

Par rapport à cela, la dernière campagne électorale a été frustrante car pauvre en réflexion. Si nous voulons éviter les replis nationaux et communautaristes dangereux, il est temps de voir large et de dire où nous vivons. Un président agit dans un univers contraint avec une réalité locale-globale. A lui d’expliquer. A lui de libérer les énergies locales et de peser sur les enjeux globaux.

Laurent Gervereau (philosophe et écrivain, directeur de decryptimages.net)

← Tous les regards