Le retour au réel

LE RETOUR AU REEL


« Vous avez choisi la science ». Voilà des mots bien singuliers prononcés en novembre 2020 lors de la victoire de Joe Biden aux Etats-Unis. Ils ont peu été relevés. C’est pourtant un point décisif.

Donald Trump –avec beaucoup plus de rouerie probablement que son personnage affiché-- a organisé une présidence fictionnelle dans la haine de la science, des intellectuel-le-s, des faits. La télé-réalité appliquée à l’organisation de la planète. C’est une version renouvelée de la propagande où le tweet établit un pseudo lien direct avec le guide, au-delà des médias. Le corps du roi s’exhibe 24h sur 24h par écran interposé. La rumeur devient méthode de communication.

Dans ce cadre, la contestation de la science est une manière de fuir le réel et de flatter les religions qui ont notamment un autre récit des origines (du moins la frange qui interprète au pied de la lettre cette métaphore des origines). La question climatique fut un point central. Récuser les changements climatiques pour continuer toutes les pratiques polluantes destinées à permettre des intérêts à court terme est en effet le pivot arrivé très tôt. Et –c’est significatif-- Joe Biden a annoncé que sa première mesure consistera à revenir dans l’accord de Paris (COP21).

Montrons alors une relique précieuse et symbolique : le marteau de la COP21 dédicacé par Laurent Fabius à Nuage Vert. Voilà un objet qui parle, qui nous raconte l’époque à travers un de ses enjeux fondamentaux. Jean Jouzel du GIEC viendra d’ailleurs à Argentat-sur-Dordogne le 23 juin 2021 pour échanger autour du climat.

Pourquoi le climat a-t-il donc un rôle si important ? Ses effets réels (ou supposés, car contestés ponctuellement par les scientifiques) touchent d’abord tout le monde, partout. De plus, les accords sur le climat mettent en jeu tout le reste et notamment permettent de prendre enfin en mains les pollutions massives de l’air, des terres, de l’eau. Des catastrophes dénoncées depuis 50 à 60 ans sans effets directs et massifs : on s’empoisonne en silence. Notons aussi que l’assentiment sur le climat est le fruit d’échanges riches entre des scientifiques divers avec le GIEC et un dialogue avec des politiques et des entrepreneurs sensibilisés.

C’est essentiel. Nous ne pouvons vivre en se côtoyant avec des croyances et des pensées différentes sans un plus petit dénominateur commun. J’avais appelé en 2010 à une Résistance des savoirs / Knowledge is Beautiful (avec une action symbolique fondatrice à Hong Kong en 2012). Seules les sciences constituent en effet une base de dialogue possible pour tous les humains. Les sciences, pas le "scientisme", religion de la Science, qui n'est pas très scientifique.

Les sciences, car la caractéristique de leur exercice est d’avoir des variétés de points de vue, des échanges de disciplines, un regard critique et expérimental, des conclusions évolutives. Les sciences où l'erreur et l'anomalie, l'imagination, le contrepoint servent la recherche. C’est ce qui a d’ailleurs manqué pour la crise du covid où une partie des spécialistes a été sommée de donner des réponses pratiques sur un virus qu’ils découvraient et qu’ils continuent de découvrir, sans ouvrir le débat et la réflexion à d’autres spécialistes et à la société.

Tout cela révèle surtout une crise des modèles patente. Je n’ai rien contre les footballeurs ou footballeuses, qui ont parfois un grand talent physique et intellectuel, ni contre les actrices et acteurs, même si leur nombrilisme souvent fatigue. Mais il n’est pas normal que nos modèles soient axés sur la notoriété ou l’argent. Je ne peux me définir par mon nombre de followers ou mon compte en banque, auquel cas je ne vaux rien.

Beaucoup de personnes réalisent des choses très utiles à la société et aux personnes autour d’elles et eux dans l’anonymat avec un bénévolat remarquable. Les savoirs, les savoir-faire et les créations ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Combien de personnes exceptionnelles sont ignorées alors qu’elles et ils sont des trésors locaux, nationaux et internationaux ? Il serait vraiment temps de reconsidérer nos admirations.

Et faut-il parler comme un rappeur pour transmettre tout cela ? Non, inutile de singer ce qu’on n’est pas. En revanche, ces idées vont gagner à se répandre de toutes les manières.

Le respect des sciences est aussi un retour au réel. Nous vivons l’ubiquité où notre regard indirect prime sur le regard direct (celui concernant ce qui nous entoure). Voilà pourquoi l’interrogation sur ces regards indirects nécessite d’autant plus d’avoir des vérifications et remises en question avec une démocratisation de l’information où des médias-relais sélectionnent parmi les milliards de diffusions individuelles en diversifiant les sources des médias traditionnels qui par nature concentrent leur informations à quelques news tournant en boucle.

J’aime où je vis : ma fenêtre et ma planète. Il est temps de prendre ainsi en compte notre existence locale-globale et d’enfin avoir des structures stratifiées qui permettent de décider les choses au bon niveau : local, régional, national, continental, planétaire. Pour l’instant, c’est non seulement embryonnaire mais la plupart du temps inopérant.

Nous comprendrons alors peut-être que nous vivons ici avec des réalités bien différentes, tout en étant conditionnés par des enjeux planétaires (les micro-plastiques ou la montée des eaux sur des îles désertes ou non). Occupons-nous alors d’abord du local, pensons notre vie quotidienne dans un cercle de vie urbain (un quartier) ou rural (un bassin de vie) avec la conscience de l’interdépendance et pas du fractionnement autarcique. Nous n’avons pas le choix car ne pas agir c’est être décidé par un environnement coercitif !

Alors, agissons autour de nous et redéfinissons-nous dans des identités qui sont partout imbriquées, hybrides, fruit d’évolutions longues. Soyons terristes, c’est-à-dire par juste habitant-e-s de la planète Terre, mais défenseuses et défenseurs de ce lieu unique commun riche de biodiversité et de culturodiversité, ici et partout.

← Tous les regards