Nous sommes virusés

Il est toujours difficile d’écrire sur ce que nous vivons, tant nos visions sont déformées et influencées. L’ubiquité perpétuelle dans laquelle nous sommes où les écrans ont pris le pas sur la vision directe n’arrange rien.

Essayons néanmoins quelques constats car il est frustrant de subir sans agir au moins mentalement, mais au risque de prendre des coups tant les esprits sont échauffés.

D’abord, j’ai attrapé une allergie, une allergie à l’ "info" sur le virus. Nous sommes en effet mentalement virusés quand jour et nuit un même sujet occupe tous les circuits. Ce n’est pas juste un confinement, c’est une congélation mentale. Il se passe pourtant beaucoup d’autres choses et nous avons beaucoup d’autres enjeux que de savoir si notre système hospitalier sera en capacité de traiter les malades. Cette info totale et totalitaire est insupportable et déraisonnable. C’est une absence de lucidité.

Ensuite, la prise de pouvoir sanitaire sur nos corps et nos esprits est dangereuse. Non, je n’ai pas applaudi les soignants. Ils font leur boulot, comme je fais le mien. Ce ne sont pas toujours les personnes les moins bien payées de la société par rapport à tant de travailleuses et travailleurs pauvres dans les domaines du service ou dans le travail intellectuel et de la création où le bénévolat est devenu le seul moyen de faire.

La santé physique est une chose relative et bientôt il y aura des mesures croisées de ces confinements qui seront sûrement éclairantes. La recherche de la durée de vie pour la durée n'est pas une compétition mais devrait résulter de choix de vie renouvelés en tenant compte autant sinon plus des questions qualitatives : la quantité n'est pas la qualité. Elle peut d'ailleurs être antinomique de la qualité.

De surcroît, cette santé ne doit pas devenir le levier de destruction des libertés individuelles. L’ordre sanitaire que j’ai appelé depuis longtemps le « grand hôpital planétaire des sociétés du contrôle » me paraît très pernicieux, très dangereux. Chaque jour, je constate les avancées peut-être irréversibles des atteintes à nos libertés. La normalisation est à l'oeuvre dans la surveillance généralisée.

Cette situation est le fait d'une reprise en mains du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique. L’économie est sous perfusion et en état de dépendance. C’est aussi un éclairage sur la virtualité de la monnaie. La commercialisation de la planète dans un mondialisme uniformisateur de consommateurs addictifs n’était cependant pas une solution. J’avais clairement pris position pour la défense de la biodiversité et de la culturodiversité.

Mais ce retour des Etats (très puissant en France, dont la centralisation bureaucratique est obsolète) risque de conduire à une concurrence des égoïsmes. C’est bien ce qu’il faut comprendre aujourd’hui : gouverner doit devenir un exercice stratigraphié du local au global. A chaque strate son niveau de responsabilités. C’est un fédéralisme planétaire qui est nécessaire et non la recherche d’un localo-localisme qui n’a jamais existé, car depuis toujours les humains ont échangé et se sont déplacés.

Partout, nous ne sommes rien mais partout nous sommes le centre du monde. Alors, d’ici, à Argentat-sur-Dordogne, je vous dis : « Nous avons été virusés, mentalement virusés. Sortons de notre bac de congélation. Recommençons à penser et à imaginer. Faisons ici, dans notre vision directe, et échangeons sur notre environnement commun de Terriennes et Terriens qui devraient devenir terristes pour défendre des libertés jamais acquises et notre bien à toutes et tous : une planète vraiment unique. »

(une image du Grand Palais à Paris inondé, créée par Hervé Bernard qui l'a offerte à Nuage Vert. Comme quoi, il ne suffit pas de privilégier le commerce indispensable face à la culture superflue, les dérèglements climatiques peuvent se charger de mettre tout le monde sur un pied d'égalité...)

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