Le rapport des humains aux autres a toujours été théâtralisé. Nous nous mettons en scène face aux autres et le « naturel » n’a aucun sens. Toute personnalité est pourtant construite d’éléments différents et d’ailleurs diverse avec des identités imbriquées, même si beaucoup cherchent à se rassurer dans l’exercice d’une autocaricature avec un seul emploi.
La connexion à un monde à distance généralisée avec les portables pour beaucoup d’humains les a fait entrer dans une ubiquité sans précédent où la vision indirecte importe davantage que la vision directe et l’ailleurs prime sur l’ici. C’est paradoxal et anormal, alors que l’ici devrait prendre le pas sur l’ailleurs, tout en pensant local-global, puisque cet ailleurs a des incidences patentes sur tous les ici.
Aujourd’hui, nous sommes entrés en science-fiction et même probablement en dystopie. Alors, Metavers, cet univers parallèle où nous agissons avec notre moi virtuel, ne fera qu’augmenter un phénomène dont nous devons nous prémunir tant cette course au « progrès », cette illusion prométhéenne risque de confondre le désir du futur avec la nécessité du mouvement et de faire que la liberté sera l’esclavage. C’est pourquoi la recherche de limites dynamiques doit nous occuper plus que jamais, plutôt que la course non maîtrisée vers l’aliénation.
Etre soi n’est pas subir la projection de son image
Les fameux « réseaux sociaux » (souvent asociaux) sont le symptôme d’une société de spectateurs-acteurs qui a succédé à l’heure d’Internet à la société du spectacle du temps de la télévision. Chacune et chacun est son média. Nous sommes en selfie permanent. Parallèlement, cela a radicalisé l’inexistence sociale de certaines et certains et accompagne un émiettement de petits groupes. Nous résumons-nous pourtant à notre nombre d’ « amis » et de « j’aime » et de « followers » ? Sommes-nous quantifiables ? Notre impact est-il celui des chiffres d’ « influencés », quand des achats d’audience les multiplient ? Nos messages doivent-ils devenir des « nouvelles » pauvres, martelées, «virales », vite avariées ?
L’inadéquation de soi et de l’image de soi --jusque dans les campagnes diffamantes ou les adulations laudatives sans objet véritable-- est ainsi le pendant d’une injonction incessante à figurer publiquement sous peine de ne peser sur rien, de n’être rien, d’inexister. Nous, les inexistantes et inexistants portons pourtant une grande richesse de comportements, d’idées, de solutions et de sourires.
Mais la sommation incessante à s’autofigurer crée de fait une distanciation de plus en plus grande entre soi (la façon dont l’individu –être en évolution constante-- se perçoit) et l’image de soi. Soi considère souvent que son reflet ne cesse de le trahir. Et l’anthropophagie du reflet médiatique finit par aspirer la source. Un néant de l’apparence comme ces influenceurs et influenceuses déversent le minimal, la pensée minimale, l’espace réduit.
D’où l’injonction, l’impératif de résumé médiatique, le tweet fictionnel de son identité qui favorise les bouffons simplificateurs défendant n’importe quoi pourvu souvent que cela soit radical, dans un sens réactionnaire, dictatorial, de dogme religieux, liberticide, ou pour des révolutions qui ont marqué dans le sang leurs aspects non seulement inopérants mais criminels. La dictature de l’apparence n’a pas comme conséquence que la chirurgie esthétique ou les retouches numériques.
Nous observons un café du commerce géant, commentaire du commentaire, où tout vibrionne dans la perte totale des repères et le hoquet incessant du ricanement. Il n y a plus de jour et de nuit dans la compétition du rire ou du scandale, la compétition absurde et destructrice où les faits indiffèrent et l’exagération prime dans le casino de l’obsolescence généralisée. Le Las Vegas de l’opinion.
La lucidité ? Elle n’a aucune réalité tant qu’elle n’apparaît pas dans les alertes médiatiques. On s’essouffle alors désormais d’avoir eu raison trop tôt dans l’indifférence, corroboré ensuite par les faits dans la même indifférence. La lucidité devient un acide qui ronge : ne pas se fondre dans la vulgate du moment dans un sens ou un autre élimine tout impact et condamne à l’inefficacité et à l’usure. Faut-il pour autant ne pas le faire ? Et, plus généralement, est-il possible de développer sa singularité-plurielle, de bouger, d’échapper en partie à la mise aux enchères de sa trombine ? Peut-on cesser d’être son image de marque pour s’égarer dans l’inconstance ? S’aventurer entre abîmes et fulgurances ?
Affirmer son droit à la pluralité et à l’évolution
Soi n’a-t-il d’autre solution pour peser sur sa propre destinée et influencer d’autres que de devenir le pantin exsangue, le répétiteur de ses paradoxes, le perroquet de sa construction marketing, le businessman ou woman de son apparence ? Peut-on échapper à la nécessité de donner aux autres ce que les autres sont prêts à avaler par réflexe : dans l’esclandre, la colère perpétuelle, ou la bienveillance de façade ? Quand trois mots et une séquence de 2 secondes en viennent à nous définir --choisis ou non... La loterie des Saints et des Diables sur écran nous aspire ainsi ou nous rejette dans l’invisibilité des sans-intérêts, des invisibles vraiment pas vus, des anonymes même pas bons pour un micro-trottoir. TLMSF est la litanie d’un rapport au monde où le rationnel et les savoirs ont perdu la partie par déculturation programmée pour fabriquer des consommateurs addictifs décérébrés (TLMSF veut dire : « Tout Le Monde S’en Fout »).
Face à cela, chacune et chacun se voit alors gommé-e, nié-e quels que soient ses mérites ou ses intuitions, quand l’individu ne sait pas se vendre et voler l’air du temps aux autres. L’injonction à paraître est aussi l’injonction du décalque dans les régimes autoritaires ou qui se nomment démocratiques, c’est-à-dire l’injonction à se conformer à la vulgate. Les donneurs de leçons à postériori sont légion. Et des modes imposent leurs diktats comme aujourd’hui les concours de victimisation. L’originalité de concepts, la découverte, l’indépendance d’esprit sont abrasés par cette commercialisation de l’attention.
Nous ne sommes rien ou devenons des personnages (au sens d’emploi théâtral, de « character »), des masques stéréotypés facilement identifiables, alors que nos personnalités sont toujours hybrides. Inexister et s’indéfinir ou se fondre dans un jeu prédéfini, voilà finalement à quoi nous rejette l’injonction compulsionnelle à paraître. Paraître pour ne plus être, devenir moyenne statistique, se qualibrer. Plus le discours d’aspiration à la différence est diffusé, plus en fait la réalité liberticide se développe, sanitarisée et chloroformée. Les sociétés du contrôle limitent pour mieux recycler.
Et, au temps où le corps est sans cesse mis sur la table comme l’autoconfession, au temps où la santé et le nombrilisme prévalent, finalement l’autodétermination humaine dans son environnement est mise de côté. Plus de conscience terriste et plus de souci d’une boussole éducative (dans le temps et dans l’espace) à tout âge pour choisir en connaissance. Non, pour toutes et tous, voici l’entrée dans des actions distanciées où nous ne nous appartenons nullement : metavers, l’inverse de notre métaphysique, le versant totalisant du figuré. Pour mieux nous contrôler ? Pour mieux nous faire croire au lieu de nous apprendre à chercher les savoirs ? Pour mieux dissoudre la question du politique dans des stéréotypes ?