La post-vie

La post-vie

J’aimerais décider d’entrer dans la post-vie. Chateaubriand écrivait des mémoires d’outre-tombe car il souhaitait qu’elles ne soient publiées qu’après sa mort. Ma démarche est toute autre.

Quand le corps se délite et qu’on se demande ce que va faire l’esprit, quand on a le sentiment d’avoir abondamment légué, il faut trouver probablement un temps de liberté ultime. Le temps où on n’a rien à prouver et tout à éprouver.

J’ai beaucoup fait dans beaucoup de domaines (artistique, philosophique et politique, historique, littéraire, cinématographique, musical…). Souvent sans écho, mais l’œuvre est là : il y a matière transmise aux autres.

Je n’ai plus guère envie ni de me définir, ni de me justifier. Le tribunal toujours renouvelé de l’Histoire émettra ses jugements successifs. Voilà pourquoi je voudrais arriver à un temps de post-vie. Ce n’est pas la retraite, car la mort seule ou la maladie grave arrêteront mon appétit de découvrir et d’inventer. Ce n’est pas non plus la recherche de la « sagesse », qui m’emmerde. Je ne suis sage en rien et souvent révolté en tout. Le lénifiant abandon d’un ralenti de la vie contemplative peut légitimement être un baume heureux pour certaines et certains, en ce qui me concerne il m’irrite autant que les massages.

Je ne suis pas serein et ne le serai probablement jamais. Je ne suis pas « heureux », cet espèce d’état létal ridicule et aussi inhumain que le paradis. J’ai des plaisirs et des souffrances, des allégresses et des désespoirs, des fulgurances et des abrutissements. Je suis vivant.

L’état de post-vie auquel j’aspire est probablement ce temps du « hors-circuit » où on peut s’amuser. Un vieux dégagé. J’ai échappé à tous les grands postes officiels qui m’ont été refusés et ai créé mes structures pour agir avec succès (ma façon de lutter contre la médiocrité). Je suis hors médailles et honneur quelconque. Les médias traditionnels ont cessé de tenter de faire de moi le spécialiste de la spécialité, potiche pour émissions à tourner en rond dans la non-pensée.

Alors… J’ai, j’espère, gagné la « post-vie » où tu arrives à tenir le coup avec ta maison et ta retraite, où tu choisis ce que tu veux faire. Où tu t’amuses et surtout –c’est crucial dans mon cas—tu cesses d’être « gentil » et de t’emmerder à faire des choses pour rendre service et aider des personnes qui s’en foutent.

Le but n’est pas de devenir acariâtre et de tomber dans l’acrimonie systématique, abrutissement bilieux de fin de vie. Il n’est pas non plus de céder à la nostalgie, cette puanteur des égarés avec un torticolis rétro où hier est tellement mieux qu’aujourd’hui juste parce qu’on était plus jeune et qu’on a gommé toutes les souffrances passées. Non, il faut rester lucide et en éveil. Mais cesser de faire l’Atlas. Le complexe d’Atlas est fatiguant.

A chacune et à chacun d’utiliser ou non les analyses et les concepts que j’ai forgés. A moi de tenter d’apprendre la légèreté et l’amusement, l’absence et l’évitement quand cela m’emmerde. J’ai toujours cherché à être libre dans mes actions et mes pensées, indépendant –et je l’ai souvent payé cher. Maintenant, il serait temps que je progresse vers la « post-vie », un temps de jouissance de l’instant et de fantaisie en sachant me déresponsabiliser, me désatlasiser. J’ai publié en 2012 « Le Local-global. Changer soi pour changer la planète ». Et je n’en renie rien. Comme je n’ai pas varié, depuis l’adolescence des années 1970, dans mes idées libertaires et écologistes. Non seulement, je ne les renie pas (contrairement à tant de girouettes idéologiques, opportunistes sans vergogne), mais je les ai développées et affinées avec une pensée terriste.

Alors il est temps, l’impulsion terriste étant donnée, que d’autres s’approprient et portent aussi la charge de l’œuvre planétaire à venir.

Il est temps pour moi d’essayer de respirer.

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