Erro et la maquette de la toile créée pour Nuage Vert en 2019

20 ans après…

Le Dictionnaire mondial des images est paru initialement en 2006. Son ambition pionnière a marqué en tentant d’embrasser toutes la production visuelle humaine avec des spécialistes de diverses disciplines internationaux. Publié sur papier, il s’est affirmé comme la volonté de donner des repères dans un univers en expansion planétaire. Le choix-même des entrées et des autrices et auteurs faisait sens et distinguait cette œuvre collective de toutes les données disséminées sur le Net.

C’est déjà un point à remarquer. Dans un temps où les inventaires et les compilations de textes et images sont à la portée d’un clic, le travail construit d’un recueil ordonné de savoirs et de réflexions n’a pas d’équivalent et conserve sa pertinence –ne fût-ce qu’historique. En l’occurrence, ce dictionnaire semble plus qu’un symptôme, il est la marque d’un tournant dans l’étude des images à plusieurs égards. Voilà qui justifie, s’il en était besoin, le fait de le rééditer dans sa version papier complète car un livre est aussi un objet, un objet unique pour chacune et chacun, un lieu de mémoire et de savoirs, un champ d’échanges personnels et collectifs.

Tentons, à l’occasion de cette réédition, de tirer un petit bilan sur ce qui a conduit à un tel ouvrage et sur ce qui a suivi la réalisation du Dictionnaire.

Restituer le Dictionnaire mondial des Images dans sa genèse

Ce qui a conduit à cette aventure intellectuelle de 2006 trouve des prémisses autour de 1990 et bénéficie d’un moment de bascule en 2000. L’aventure est à la fois personnelle et collective. Elle naît de ce qui s’est réalisé au Musée d’histoire contemporaine à Paris aux Invalides et notamment la création d’un Groupe d’Etudes sur l’Image Fixe (GEIF) en 1992, qui popularisera le terme « image fixe » et deviendra l’Institut des Images en intégrant aussi les images mobiles. Trois colloques marqueront des activités internationales (Où va l’histoire de l’art contemporain ? en 1995 ; Peut-on apprendre à voir ? en 1998 ; Quelle est la place des images en histoire ? en 2006) avec une revue bilingue : L’Image.

L’originalité de la démarche fut de comprendre qu’il fallait traiter concomitamment tous les types d’images, de toutes époques et de toutes les civilisations par le croisement de recherches interdisciplinaires. La convergence généralisée provoquée par Internet était ainsi pressentie. L’autre caractéristique fut d’imposer des recherches historiques sur les images et leur contextualisation dans un temps où souvent la sémiologie s’en dispensait. Ce souci constant s’avère désormais primordial au temps de la circulation planétaire exponentielle de tout et n’importe quoi sans aucune mention d’origine. A l’époque, j’ai synthétisé les choses dans un livre de méthode devenu un classique souvent réédité et augmenté : Voir, comprendre, analyser les images (publié par les éditions La Découverte initialement en 1994). Son application à un cas particulier (le Guernica de Picasso) est paru en 1996 aux éditions Paris-Méditerranée.

De façon parallèle, la création en 1991 de l’Association internationale des musées d’histoire générait des réflexions nouvelles sur ce type de musées aux collections très diverses (artistiques, archéologiques, photographiques, ethnographiques, cinématographiques ou avec de grandes bibliothèques…). Ils étaient incités à inviter chercheuses et chercheurs et ceux-ci étaient stimulés pour s’intéresser à des collections très riches souvent en déshérence intellectuelle.

L’année 2000 fut ensuite un tournant. D’une part, parce qu’Internet et le numérique amorçaient leur conquête planétaire introduisant vite avec les portables une ubiquité permanente où la vision indirecte prime sur la vision directe. D’autre part, car en 2000 est paru au Seuil Les Images qui mentent. Histoire du visuel au XXe siècle, ouvrage qui était à la fois une réflexion sur le « mensonge » des images et une histoire générale du visuel du XIXe siècle à aujourd’hui. Il a été réédité en poche ensuite (collection Points Seuil) en version augmentée sous le titre Histoire du visuel au XXe siècle, définissant quatre temps dans l’ère de la multiplication industrielle des images : l’ère du papier qui commence au milieu du XIXe siècle ; l’ère de la projection (le cinéma) qui connaît une accélération américaine et planétaire dans les années 1920 à l’issue de la Première Guerre mondiale ; l’ère de l’écran (la télévision) qui commence aux Etats-Unis dans les années 1950 avant de toucher tous les continents ; le temps du cumul dans un monde multipolaire avec Internet et le numérique à partir de 2000.

L’année 2000 fut aussi un moment de réflexion avec ce livre sur le mensonge des images et a conduit spécifiquement à l’exposition et au livre Un siècle de manipulations par l’image (succès immédiat puisqu’épuisé dès le début de l’exposition). Dans la continuité de l’autre ouvrage, il s’agissait d’une réflexion autour de deux axes : manipuler les images et manipuler le public. Certes, il y avait eu des réalisations notoires pour ce qui concerne la photographie : d’abord le livre de Gérard Le Marec Les Photos truquées. Un siècle de propagande par l’image en 1985 ; puis celui à grand succès d’Alain Jaubert en 1986 Le Commissariat aux archives. Les photos qui falsifient l’histoire, autour notamment de la suppression des personnages en URSS en fonction des aléas de l’Histoire ; enfin en 1998 une exposition, moins connue en France, de la Haus der Geschichte à Bonn Bilder, die lügen était aussi très axée sur la photographie et élargissait le propos de Jaubert au trucage des images.

Un siècle de manipulations par l’image s’en distinguait par une vision plus générale où tous les types d’images étaient pris en compte et intégrait notamment la manière dont les musées ou les médias pouvaient instrumentaliser les images fixes ou mobiles. L’exposition et le livre Les Images mentent ? Manipuler les images ou manipuler le public avec la Ligue de l’Enseignement (decryptimages.net) poursuivent depuis 2011 ce travail.

Deux axes sont ainsi apparus en 2000 fortement : d’une part, la nécessité de définir une histoire générale de la production visuelle humaine ; d’autre part, le fait que le monde multimédiatique, obnubilé par la vision à distance, pose des questions nouvelles et graves concernant la manipulation des opinions publiques. Non pas que la propagande et la publicité n’aient pas des racines plus anciennes (avec la Première Guerre mondiale pour sa version moderne chez l’une et avec la diffusion planétaire des produits à la fin du XIXe siècle pour l’autre). Mais les nouveaux vecteurs et les nouveaux comportements changent totalement la donne.

Voilà les soubassements du Dictionnaire mondial des images. Voilà son actualité aussi, car les phénomènes décrits se sont amplifiés rendant un tel travail d’autant plus indispensable. Au temps des « fake news », quels remèdes ? Quelles analyses ? Quels outils ?

Besoin de repères : l’histoire du visuel s’impose

L’après Dictionnaire mit en valeur la nécessité absolue de repères. Dans ces temps de multiplication des sources et des savoirs sur la toile, il devenait plus que jamais urgent d’offrir des repères et d’ordonnancer les choses. D’une certaine manière l’iconophagie comme l’iconophobie résultant des hyper-connexions ou des déconnexions radicales aboutissent au même résultat : une non-maîtrise de l’offre et des cultures confettis, des savoirs très parcellaires, hyper spécialisés avec des gouffres lacunaires. La perte des repères est probablement la résultante la plus grave de ce double projeté, de cet univers de la vision indirecte, de cet ensemble en expansion des expressions indifférenciées ou de leur refus.

Pour donner des repères, il faut partir de l’état du territoire : sur quoi donner des repères ? En l’occurrence, la confusion planétaire des supports (entre une peinture à l’huile, sa copie, son poster ou sa projection numérique), des origines géographiques et temporelles (un homme de Néandertal a la même actualité qu’un président des USA), induit que ce sont tous les supports, toutes les images qui doivent être prises en compte et prises en compte en situation, c’est-à-dire dans leurs liens sémantiques (textes, sons, images fixes et mobiles, arborescences…).

Les connaissances spécialisées gardent bien sûr leur utilité. C’est pourquoi dans ce qui devrait être une boussole éducative planétaire du local au global, chaque strate importe et chaque partie de strate importe. Mais une vision d’ensemble reste indispensable pour pouvoir s’orienter.

C’est bien ce qui m’a occupé quand, deux ans après le Dictionnaire (en 2008), j’ai compris que tous ces savoirs rassemblés devaient trouver des liens, d’autant plus quand chacune et chacun reçoit en pleine figure tout et n’importe quoi. On ne pouvait plus se contenter de faire des histoires de la photographie, de la peinture, de l’architecture ou du cinéma et de la mode vestimentaire. Non, il devient nécessaire de corréler, de lier, de comprendre les grandes tendances.

Voilà pourquoi est paru en 2008 Images, une histoire mondiale en liant deux éditeurs, dont un éditeur pédagogique. Ce livre reprenait les avancées collectives du Dictionnaire en donnant des jalons chronologiques concernant les supports, les origines géographiques et les évolutions temporelles. Il avait l’ambition d’être à la fois une synthèse planétaire et de donner des ouvertures simples et pratiques utilisables pour des enseignements. Depuis d’ailleurs, j’ai fait un résumé encore plus condensé en 10 étapes pour le site decryptimages.net avec la Ligue de l’Enseignement.

Il est étonnant que ces travaux ne soient pas davantage diffusés quand la circulation planétaire des images a gagné l’ensemble de la planète et forge forcément des compréhensions du monde. Plus que jamais l’éducation à tout âge est indispensable mais plus que jamais l’état des contenus éducatifs se révèle inadapté aux nécessités du temps. Apprenons-nous l’état environnemental de là où nous habitons et celui des grandes évolutions planétaires (notre statut local-global) ? Avons-nous des repères globaux sur l’histoire de la production visuelle humaine et des précisions sur ce qui occupe notre vision directe ? Ces enjeux cruciaux n’ont aucunement la place qui devrait être la leur.

Or, dans ce monde connecté (avant peut-être des guerres concurrentielles d’espaces déconnectés et autarciques), les connaissances locales et globales forment le seul terrain de dialogue possible quand les croyances religieuses ou laïques fracturent les sociétés. Si une base rationnelle et des recherches scientifiques (des démarches expérimentales et critiques) ne sont pas acceptées comme socle de dialogue planétaire, nous tombons dans l’affrontement des subjectivités, source de rivalités potentiellement sanglantes. La Résistance des savoirs est bien là : constituer un socle de dialogue planétaire local et global. Pour cela, comprendre l’histoire générale du visuel est une des bases indispensables, comme d’ailleurs le fait de pouvoir les analyser.

Abordons alors le dernier point concernant l’actualité toujours présente du Dictionnaire : comment aider à analyser les images au temps des fake news et de la guerre mondiale médiatique ?

Fake news et guerre mondiale médiatique

Analyser les images est une démarche spontanée, presque réflexe. Chacune et chacun reçoit des visions directes ou indirectes et les interprète spontanément. Souvent d’ailleurs, les émetteurs provoquent et anticipent ces interprétations (les publicités bourrées de sous-entendus et de métaphores). Mais, en l’absence de vraie culture visuelle (connaissance de l’histoire mondiale du visuel), la propension à avoir des interprétations-réflexes et à subir des influences (commerciales ou politiques souvent) reste le cas le plus commun.

Nous entrons ainsi dans une période que j’ai qualifiée de Guerre mondiale médiatique où il est plus efficace de gagner des guerres d’opinions que des guerres matérielles de territoires. L’ignorance généralisée du monde des images n’est pas le seul facteur de perméabilité et de crédulité. Malheureusement l’éducation ne peut pas tout résoudre, même si elle aide à se constituer des barrières cognitives et des réflexes de défiance. Regarder ce qu’on regarde, décrire, contextualiser et seulement ensuite tenter d’analyser forment les étapes d’une grille d’analyse. Cependant chacune et chacun n’a ni le temps ni les capacités d’opérer un tel travail. Et puis nous agissons et ne pouvons passer d’analyse en analyse.

Voilà pourquoi notre époque devient celle du tri cognitif. Nous pouvons tenter de recueillir des éléments d’appréciation sur notre vision directe (ce qu’il y a autour de nous où que nous soyons). Pour la majorité de ce qui influe pour l’instant sur notre vécu (ces visions indirectes), la tâche est plus ardue car comment serions-nous des spécialistes du climat, du droit constitutionnel, de l’économie du don et de l’échange ou des virus et de leur histoire ? Se situer relève ainsi plus que de multi-apprentissages. Les « vérités alternatives » qui ont tant fait jaser autour d’un Donald Trump insufflant sa vision du monde sont un phénomène très ancien et très puissant : face à une croyance, la démonstration scientifique n’a pas sa place. Et la démonstration scientifique nous apprend que toutes les « vérités » sont issues de confrontations de points de vue, de vérifications et d’interrogations.

C’est bien toute la difficulté d’un monde de l’information où nous sommes passés de la société du spectacle (expression de Guy Debord au temps de la télévision) à des sociétés des spectateurs-acteurs. Il n’y a plus un seul émetteur en direct mais des multi-émissions. Le paradoxe est que ces multi-émissions de milliards de personnes ne créent pas une démocratie directe car en fait les médias minoritaires restent très puissants en répétant peu de nouvelles, souvent semblables et vite obsolètes dans un marketing de l’information où sexe et violence ont un rôle puissant. Peu de personnes parlent pour beaucoup de monde. Et peu de personnes répètent des infos spectaculaires vite absorbées par d’autres.

Aucune stratification des émetteurs n’est en place, c’est-à-dire des plateformes géographiques ou thématiques qui permettraient de trier et de faire émerger des avis ou des créations divers. L’immense majorité reste dans l’invisibilité qui devient souvent pour elles ou eux une inexistence. Leur moi projeté n’étant pas construit et valorisé, ils et elles inexistent.

Est-ce un défaut ou une protection ? Un défaut probablement pour la diffusion de ce qu’ils voudraient propager. Une protection car la caricature de soi-même en uniforme pour exister facilement à travers un rôle est un piège dangereux, sans compter toutes les horreurs des désinformations, délations, prévarications diverses. Son intimité violée comme ses idées pillées par de petites frappes intellectuelles profitant des ignorances accumulées (désormais exhibées, agressives et triomphantes), les rumeurs qui tuent alors que souvent elles n’ont pas le plus petit fondement factuel, la destruction à distance par des influences culturelles orientées, voilà autant de dangers auxquels tout un chacun s’expose même en disparaissant physiquement.

Les identités imbriquées échappent en réalité aux aspirations monomaniaques. La plus belle définition de soi reste probablement de ne pas en susciter. Mais échappons-nous aux stéréotypes ? Chaque époque a les siens et, à défaut de vouloir être classé, on est classifié par des formules d’exclusion ou d’inclusion obligées. Ainsi de nos jours les formules estampillées comme  « flicage » ou « complotisme » évitent de débattre et de réfléchir d’un côté aux dérives fictionnelles des rumeurs et de l’autre aux conséquences d’un discours unidirectionnel répété inlassablement.

La connaissance évolutive de choix planétaire comme le jugement individuel deviennent ainsi des piliers de la recherche d’une information corroborée aux faits. Ce qui n’est pas le but recherché dans beaucoup d’endroits et pour beaucoup de groupes : leur vérité est placardée en théorème à révérer sans contestation possible. La recherche d’une démocratisation de l’information est ainsi difficile quand nous ne cessons de subir des emballements médiatiques et des appréciations individuelles abruptes et mal informées. De plus, l’avancée de sociétés du contrôle fait de chaque individu une somme de données monnayables avec valeur commerciale ou de surveillance.

Certes, dans ce contexte, tout ce qui est développé et analysé dans le Dictionnaire est une bonne façon de tenter de comprendre beaucoup de réalités passées et présentes. Mais il faut aller au-delà pour appréhender nos réalités multimédiatiques et leurs guerres d’influence. Se montrer ou ne pas se montrer ? Faire média soi-même ou se cacher dans une invisibilité ? Nous sommes toujours interprétés, ici et partout.

L’invisibilité n’est qu’apparente quand la disparition fait sens. C’est probablement la question de la diversité et de sa défense qui importe, diversité des opinions, comme des productions ou des environnements. Alors, physiquement en certains points du globe et sur la toile, des lieux d’échanges de diversités (crossdiv) seront probablement l’un des enjeux d’une planète à la fois morcelée et qui ne peut échapper à des conditions de vie (pollutions, climat…) obligeant à une construction collective --ou à subir collectivement.

C’est pourquoi la lutte pour l’indépendance d’esprit, le sens critique, la diversité biologique comme culturelle, les démarches scientifiques sans cesse interrogées, restent les caractéristiques d’un mouvement que l’on peut appeler terriste (défense d’une planète unique et étonnante). Penser l’utilité et le devenir d’un Dictionnaire mondial des images, c’est probablement penser aussi aux conditions dans lesquelles une telle œuvre deviendrait inutile car banalisée. Nous sommes au cœur de nos enjeux contemporains les plus puissants et angoissants.

Laurent Gervereau

Ce texte a été écrit en 2021 pour servir de postface à la réédition du Dictionnaire mondial des images, qui n’aura pas lieu à cause d’une hausse du prix du papier perfide… Mais les idées ne doivent pas dépendre de l’argent, donc le voici gratuitement.

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