Le retour du local

 

Crise du système ou crise de système ? Rafistoler ? Notre nouveau monde est micro-macro. C'est-à-dire que l’individu peut s’adresser au global directement et, inversement, les questions globales ont des influences rapides sur les individus les plus isolés : temps d’ubiquité. Alors, nous avons craint, à juste titre, les conséquences d’une uniformisation des modes de vie. Ce fut plutôt le nivellement d’une consommation écervelée, mue par les seuls intérêts financiers de quelques-uns.

La structuration par le haut est devenue une réalité, même si elle est peu cohérente. Elle constitue une nécessité impérieuse cependant, à condition de s'organiser, pour éviter notamment les périls environnementaux mais aussi des conflits en chaîne. Elle ne pourra cependant se réaliser –tous s’en rendent compte désormais-- que grâce à des pensées multipolaires, des conjonctions de points de vue. Ceux qui déduisaient de la mort du communisme, l’Empire des Etats-Unis se sont trompés. Finalement, communisme et capitalisme proposaient des structurations autoritaires, l’un dans une version bureaucratique, l’autre par l’hyper-puissance d’entreprises mondialisées. Aucun de ces modèles n’est durable. Aucun n’est juste. Aucun n’est acceptable.

Le moment n’est-il pas venu alors de concevoir que l’échelle d’action doit redescendre vers le très local ? Si l’individu se montre au global, les individus concertés –à portée de vue, en vue directe—sont capables de repenser hic et nunc leur organisation et leurs modes de vie. Le temps n’est plus d’importer à Bezons des pommes de Chine, à Cayenne des poulets de Bretagne, du riz au Cameroun. Les ressources locales, les possibilités vivrières sont à reconsidérer. Les économies solidaires devraient commencer par favoriser ce qui ne nécessite aucun déplacement.

C’est aussi au niveau local que les économies d’énergies, que des solutions inventives d’habitat sont à penser (ou à repenser). La diversité culturelle est là : imaginer en fonction des désirs et des conditions géographiques. Pourquoi construire la même chose partout sur la planète ? Cela n’a aucun sens ni pratique ni culturel. C’est encore au niveau local que des économies éthiques et des entreprises éthiques sont à concevoir. La question n’est ni le marché (souvent nécessaire), ni le profit, mais l’organisation de l’entreprise et l’utilisation des bénéfices. Des micro-marchés peuvent se mettre en place et des interventions d’individus sont susceptibles d’encourager ou condamner des pratiques au nom du devenir commun.

Alors que la tendance fut –à l’ère télévisuelle des mêmes images pour les masses—d’uniformiser les contenus pour consommateurs passifs, à l’ère d’Internet –celle de la multidiffusion, où l’un parle potentiellement au tout—il est donc temps d’un réveil individuel et collectif. La prise en mains de sa situation locale n’est d’ailleurs pas forcément la perpétuation de ce qui est (la survie d’une usine polluante) mais une vraie réflexion sur le vivre ensemble, aujourd’hui et demain, une "poétique" au sens d'Edouard Glissant ou de Kenneth White.

Il en découlera forcément le disparate. C'est-à-dire que le morcellement et l’émiettement favoriseront, avec des volontés d’autarcie,  les replis communautaristes. Voilà pourquoi un pacte commun évolutif est nécessaire. Il doit donner conscience à chacun de participer aux mutations d’une planète, chacun responsable du tout. De plus, ce mouvement redonnera espoir, volonté, fantaisie, à des individus qui peuvent maîtriser les conditions de leur quotidien.

Les excès de la globalisation furent en effet, plus encore que l’uniformisation générale, la déresponsabilisation, la construction de sociétés d’exécutants à qui était expliqué qu’il ne pouvait y avoir aucun autre mode de vie ni de pensée, médicalisés dès qu’ils se montraient inadaptés. La reprise en mains de l’initiative locale, l’imagination autour de soi, restent pourtant des leviers puissants de créativité, individuelle et collective.

Ils supposent la réévaluation du savoir et de la recherche. Seul le savoir permet en effet d’avoir des éléments d’appréciation pour choisir (et changer). Seule la recherche, et ses méthodes expérimentales, offrent des perspectives contradictoires et critiques. Les deux nous expliquent l’erreur parallèle du modèle unique --normalisation et robotisation--, et de l’explosion en autant d’égoïsmes, pragmatiques ou non : ni standardisation, ni protectionnisme, plutôt protection et circulation. Et pensées comparatistes, économies diversifiées, vraies consciences micro-macro.

C’est donc bien à une inversion des priorités et des valeurs que sous-tend l’évolution de ce monde : regarder en bas, regarder autour de soi, pour construire ensemble le tout. Les individus planétaires, pleinement conscients de la relativité, peuvent mettre en œuvre une vraie écologie culturelle pour diversifier la diversité en bâtissant un univers global évolutif. Changer ici pour dialoguer partout.

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