(avec un clin d'oeil amical à Aminata Traoré à Bamako)
Deux signes doivent nous alerter : l’Appel pour une République multiculturelle et postraciale ; le lancement de l’année Utopies & Innovations.
Il serait temps. Cela permettrait de donner un autre sens à nos débats récents autour de l’histoire, la mémoire, l’identité. En effet, ayant circulé au Laos, en Mongolie, au Japon, au Mali et en Inde, les controverses sur l’identité nationale, le musée d’histoire de France ou la suppression (sectorielle) de l’enseignement de l’histoire, paraissent vraiment étranges. Des contrées aux peuplements composites et à la grande diversité de langues comme l’Inde ou le Mali ne se les posent pas. Des pays d’immigration, telle
L’histoire est partout, quand elle se voit contestée et canalisée par des « barrières mémorielles ». Pourtant, comment pouvons-nous vivre et choisir sans connaissance du passé collectif ? Et n’est-il pas temps, comme ailleurs dans le monde, d’avoir une vision prospective de ce passé ?
Connaître le local et accepter la multidiversité en mouvement
Lorsque beaucoup tentent d’instrumentaliser le passé avec le devoir de mémoire, qui est de fait souvent l’affrontement des mémoires, il devient urgent de proclamer un besoin d’histoire général. Cette histoire ne doit cependant pas être une reconstitution à posteriori du chant national mêlant rois et dirigeants, ni la glorification de l’émancipation du peuple, ni une succession de repentirs anachroniques. Le Mallet et Isaac est mort, comme la geste communiste. L’histoire est une reconstruction problématique du passé.
Sur quelle base ? Le travail historique n’échappe évidemment pas aux demandes sociales et aux modes intellectuelles. L’urgence actuelle semble constituée d’abord par le besoin de chronologie longue car tout s’accumule avec la même actualité sur les écrans. La seule réponse logique et légitime devient celle d’une histoire-territoire. Le territoire national actuel possède en effet une histoire longue. Qui pourra contester que chaque individu passant sur ce territoire ou habitant ce territoire n’ait utilité à savoir son passé ? Il peut être rappelé, depuis les premiers peuplements humains, en grandes étapes jusqu’à aujourd’hui. Constatons-le, tout autre démarrage chronologique (Gaulois, Romains, Francs…) prêterait à contestation comme une option idéologique.
De ce fait, la chronologie longue conduira inévitablement à traiter des variantes locales (l’histoire de ma ville et ses spécificités) et de grands mouvements européens et mondiaux (Rome excède le territoire national). Cette histoire-territoire se projette ainsi du local au global. Les explorations et les colonisations le nécessitent quand
L’histoire-territoire ne peut donc être qu’une histoire stratifiée. Elle se complète naturellement par des repères concernant l’évolution longue de chaque continent. Qui niera aujourd’hui, à l’heure du commerce globalisé, le caractère indispensable de notions sur l’histoire longue de
Au Mali, en pays dogon, l’enseignement démarre en dogon avec des récits locaux, puis il s’ouvre au national et à l’international, apprenant aux enfants des savoirs universels et l’histoire d’autres continents (France et Europe, par exemple). Cette histoire stratifiée, du local au global, est ainsi indispensable partout sur la planète.
Elle participe d’un combat du savoir fondamental. La manipulation des individus, leur esclavage mental ou physique, sont en effet portés par l’ignorance et l’acculturation. Il faut alors impérativement défendre les savoirs locaux, les cultures et langues en perdition, en les associant à des outils de compréhension plus large.
Besoin d’histoire, oui, ici et partout, pour construire une planète diverse et solidaire. La relativité est là : émiettement et forum planétaire.
Identités imbriquées et sociétés des spectateurs-acteurs
Mais comment propager cette histoire ? Quels outils ? Pour quels effets ?
Je l’ai démontré depuis trente ans à travers de nombreux ouvrages (L’homme planétaire ou Pour une philosophie de la relativité), nos identités sont imbriquées. Elles sont liées à un passé variable suivant les individus et des influences de croyance et de goût : être catalan, espagnol, juif, passionné de culture japonaise et pratiquant intensivement le tennis. C’est justement parce que ces identités sont imbriquées que le fait de recevoir dans l’éducation des repères sur le passé local et global devient de plus en plus important.
Dans un contexte multiculturel et postracial ? Certes. Mais qui ne signifie pas pour autant le brouillage du sens et l’uniformisation générale. Par la connaissance, par des connaissances du local au global, l’individu doit pouvoir choisir et changer, bâtir localement en prenant des solutions singulières et parler mondialement en triant entre le rétro et le futuro, en expérimentant toujours dans une conception de l’histoire perpétuellement évolutionniste. Ce singulier-pluriel permet de comprendre des enjeux planétaires et de diversifier les diversités sans imposer de « moules » figés. C’est la lutte de celles et ceux qui veulent la pluralité de modèles en mouvement et les tenants d’un système unique bloqué. Notre temps, qui n’est plus la société du spectacle avec télévision unique à consommer passivement mais les sociétés des spectateurs-acteurs en réseau, le permet.
Voilà pourquoi il est difficile, par exemple, de comprendre l’hostilité à la création d’un musée d’histoire de France. Certes, le nom de Maison d’histoire en France lèverait toutes les équivoques. Mais pouvons-nous critiquer une initiative sans en connaître le contenu, alors que nos voisins allemands ont paisiblement ouvert le Deutsches Historisches Museum à Berlin ? Est-il illégitime de donner à chacune et à chacun à la fois des repères chronologiques concernant l’aventure humaine de son territoire et d’interroger toutes ses correspondances avec le reste du monde ? Vaut-il mieux multiplier des musées spécifiques, au risque de l’instrumentalisation, qui n’auraient aucun lieu de synthèse ?
D’autant qu’associant les musées français et travaillant avec des institutions internationales, un tel lieu pourrait utilement devenir une tête de réseau (rappelons que notre pays a porté l’Association internationale des musées d’histoire, le Conseil européen et le Conseil français des musées d’histoire). Il permettrait de plus d’aider à valoriser la recherche française –notre pays a toujours été en pointe dans ce domaine--, jusque dans ses aspects novateurs (l’histoire culturelle ou l’histoire du visuel), en l’associant à la recherche internationale. C’est en effet un nouveau souffle qui est nécessaire aujourd’hui, tant concernant les objets d’études, que l’appel au comparatisme et aux travaux sur les circulations, confrontations, influences. Dans ce cadre, la construction du niveau national sera un aspect essentiel, mais replacé naturellement en rapport avec des histoires locales, continentales et mondiales. Nous comprendrons mieux nos spécificités, les fondements de notre vivre-en-commun et les messages universalistes que ce pays a pu porter et --souhaitons-le-- porte encore.
Le besoin d’histoire s’avère en effet d’autant plus patent que nous vivons une crise de l’ethnologie, du moins dans ses formes les plus décalées du contemporain. Certes, la mise à plat anthropologique des structures sociales a eu le mérite de briser la barrière hiérarchique entre Europe et reste du monde (souvent colonisateur et colonisé), en faisant comprendre la relativité des situations sur chaque continent et en commençant à imposer un respect mutuel. Mais actuellement, du Mali ou du Brésil, des voix s’élèvent pour faire comprendre que cette démarche a eu aussi l'inconvénient de figer le regard sur les sociétés d’autres continents (ou d’ailleurs les campagnes européennes). Partout, il importe alors d’affirmer que ces peuples ont une histoire, bien antérieure à leurs premiers contacts avec les Européens et qu’ils continuent à évoluer considérablement au temps du téléphone portable en pays dogon islamisé. Autant l’écologie culturelle devient fondamentale pour défendre les diversités, autant il est inadmissible d’enfermer des territoires entiers dans une sorte d’Age d’or folklorique factice --pour les villages français ou les Bambaras. L’histoire-territoire longue devient nécessaire partout.
Pour toutes ces raisons, à l’heure où des signes annoncent un réveil salutaire, le besoin d’histoire doit mobiliser de nouveaux outils et aider à bâtir des travaux historiques qui aident à la fois à connaître le passé long, mais aussi à mieux discerner le monde d’aujourd’hui en mutation profonde. Voilà ce qui pourra lutter le mieux contre les dangers d’uniformisation planétaire par une consommation acculturée de pacotilles. Oui, de plus en plus, nous avons besoin d’histoire pour exister, choisir, nous définir. D’une histoire qui transforme ses outils et ouvre ses champs d’étude. D’une histoire promue par des lieux et des échanges inédits.