J'ai trop tendance à traiter ici de sujets graves. Probablement comme un anti-poison à la soupe ambiante et parce que je n'aime pas que le lecteur perde son temps, au risque du pudding. Alors égrenons un peu de jazz manouche avant de retomber dans mes manies.
Hier soir, j'ai passé au théâtre Traversière un moment merveilleux avec Angelo Debarre et les musiciens qu'il a rassemblés, dont un petit timide dans un coin appelé Thomas Dutronc, qui poussa la chansonnette. L'aspect virtuose et jubilatoire de cette musique me fit penser en contrepoint à la néantisation télévisuelle actuelle. Comment des émotions si fortes et si directes --entre allégresse papillonnante et encre noire dans la bouche, façon blues, fado, mélodies arabo-andalouses ou certaines d'Inde...--, qui ne nécessitent aucun savoir pour être ressenties, ne sont pas davantage montrées ?
Et puis j'ai aussi songé à notre petit T. D. Si vous croisez ses parents, vous leur direz que c'est une belle réussite. Pourtant nous sommes dans une période glauque de dynasties, partout. Des ratés variétoches n'en finissent plus de braire outre-tombe et leurs enfants tentent de se placer. Petites magouilles locales car ces piquettes sont inexportables.
Chacun sait que je suis pour la suppression de l'héritage matériel, source évidente d'inégalités injustifiables et malédiction pour les déshérités ou les trop héritiers. J'ai laissé mes enfants faire ce qu'ils souhaitaient, en leur disant toujours que mon seul souci n'était pas la nature de leur rôle social mais la joie potentielle avec laquelle il pouvaient jouir de chaque matin.
Alors, T. D. fut doublement stigmatisé. Il aurait pu sombrer dans l'angoisse de ceux qui tombent dans l'abîme de n'être que par rapport à d'autres, jamais sûrs d'exister vraiment. Il aurait pu aussi grossièrement exploiter les bijoux de famille. Il suit une voie musicale particulière et dispose d'un humour froid qui calme les crétins et les crétines.
Mais, dans notre temps de rapacité dynastique où 2% des adultes les plus riches possèdent 50 % de la richesse planétaire, il s'agit probablement d'un contre-exemple. Heureux, souhaitons-le, car fondé sur un projet ludique. Décidément, le nomadisme, qui interdit l'accumulation et limite la propriété individuelle, a du bon. En tout cas musicalement, quelle claque éblouissante...