J’avais décidé de ne jamais écrire ces lignes. En effet, je suis sorti furibard de l’exposition « La fabrique des images » de Philippe Descola au musée du Quai Branly. Pour moi : tout ce qu’il ne faut pas faire. Et puis, je me suis calmé et ai choisi de me taire, d’oublier. En effet, comme j’ai consacré trente ans de ma vie à travailler sur ces fameuses « images » (mises aujourd’hui à toutes les sauces), je me suis dit que tout bémol apparaîtrait immanquablement comme une marque de jalousie.
Ma nature en effet est plutôt indulgente et je préfère encourager des démarches thématiques osées, casse-gueule (des présentations qui bousculent), plutôt que l’alignement monographique facile sur des murs blancs : l’expo hôpital. Ainsi, Yves le Fur avec « D’un regard l’Autre » m’avait séduit à l’inauguration du quai Branly, comme, plus récemment, Jean-Hubert Martin jouant à « Une image peut en cacher une autre » ou --quoi que l’on pense de ses positions-- le formidable « œil » de Jean Clair et sa « Mélancolie ». Des aspects pouvait sûrement être critiqués, mais il y avait dans les trois manifestations une vraie compréhension du visuel et un sens de la mise en scène qui dépassaient la glose : une exposition n’est pas un livre.
L’article de Philippe Dagen dans Le Monde du 27 février 2010 me fait sortir de mon silence. D’abord, je souscris à chaque ligne de l’article. Ensuite, je crois, sur le fond, utile de pointer dans cet échec trois dangers à ne pas renouveler.
Premier danger : même si aujourd’hui tout fait image et tout circule par représentation sur écran, cessons d’employer n’importe comment ce mot pour faire mode sans essayer de comprendre les statuts des images, leurs rapports aux objets, et leurs fonctionnements (Descola ignore complètement les trois). Deuxième point grave : prendre un thème artificiel, comme ce classement de la création humaine en quatre parties (pourquoi pas six ? pourquoi celles-là ?) et ensuite les remplir au hasard, montre un mépris total de l’objet et de l’image : le processus devrait être inverse et ce sont de longues années à côtoyer les pièces qui généreraient alors éventuellement des hypothèses de classification. Dissuadons tout étudiant de pratiquer ainsi. Enfin, ajouter au méli-mélo actuel un méli-mélo proclamé est pernicieux : voilà les errements des « visual studies » où, avec séduction, on associe une main à une autre, qui ont mille ans de distance et des civilisations totalement différentes.
Disons-le, la hardiesse intellectuelle est permise à condition de reposer sur un vrai travail premier d’inventaire et de contextualisation. Voilà la nécessité de bases historiques sur les images, de repères. Si tout le monde consomme des images, réfléchir sur ces images nécessite enquêtes et labeur. Hors de cela, nous basculons dans la création artistique subjective. Mais, pour cela, encore faut-il un amour du visuel et une réelle capacité créative, pas des livres sur les murs.
Donc tout faux. Bancal et prétentieux, a-scientifique et même pas séduisant visuellement. N’y emmenez personne. Passez au large quand vous vous promenez au Quai Branly et bannissons tout scolaire de cette catastrophique entreprise de foutoir mental.