Je me suis réjoui de l'Ours d'argent donné à Roman Polanski à Berlin et me félicite de la couverture ces jours-ci du magazine Le Monde magazine. En effet, Roman Polanski a subi depuis plusieurs mois des silences gênés et hypocrites, ce qu'il faut qualifier de honte médiatique collective.
C'est un peu ce qu'aurait pu endurer Daniel Cohn-Bendit si la ficelle réchauffée bayrouenne n'avait pas parue trop grosse... Car "pédophile" fait désormais office de marqueur définitif d'infamie.
D'habitude, la France a la détestable et snobinarde habitude de ne reconnaître le talent de ses enfants qui ne sont pas dans le "moule", dans le "main-stream", bref ceux qui dérangent et innovent en marge, que lorsque ces derniers ont été encensés à l'étranger. Là, ils peuvent revenir en filles ou fils prodigues. Sinon, pour peu qu'ils restent collés au bitume parisien comme à la glaise du Lot, il leur faut mourir pour se voir reconnaître quelques mérites, sinon devenir gâteux tout juste bons à se faire piquer de médailles.
En revanche, les étrangers has been ou never been en goguette ou les immigrés de luxe (culturels) bénéficient d'un prestige exotique parfois excessif.
Roman Polanski --même si on peut estimer ses derniers films plus convenus-- a apporté au cinéma des merveilles de récits déjantés, pantalonnades existentielles, à apparences multiples, comme d'ailleurs Roland Topor, auteur du Locataire chimérique. Il s'est réfugié en France, persécuté par un système judiciaire rapace aux Etats-Unis, ce qu'avait fait plus tôt un autre génie du double sens : Charlie Chaplin (en allant en Suisse). Mais, à peine dernièrement fut-il arrêté pour une affaire vieille de dizaines d'années et dont la plaignante ne voulait plus entendre parler, que l'omerta se mit en place.
Ce retour de l'ordre moral, cette méconnaissance de l'état d'esprit libertaire propre à ces années, en plus chez quelqu'un qui fut une victime grave (l'assassinat sauvage de sa femme enceinte), sont indécents et d'une bêtise crasse. D'abord, on peut être un salaud et un grand créateur (voir Aragon avalant les purges partisanes, tout en restant un très lumineux écrivain ou --plus insupportable encore-- Céline). Ensuite, Polanski n'a rien fait de plus que de pratiquer l'esprit de jouissance, de rêve et d'oubli, propre à son temps. Qui l'en blâmerait ? Il n'était pas un Gilles de Rais, un Barbe-bleue ratissant la campagne pour assouvir ses perversions, un Dutroux.
Alors cessons de donner des leçons à postériori, d'être des résistants 30 ans après, d'avoir des certitudes anachroniques. Je suis heureux que Roman Polanski soit honoré comme le mérite cet entomologiste de nos névroses et de nos dérèglements. Merci Roman.