Le public n'a probablement pas idée de ce qui est fait en son nom. Il peut probablement l'entrapercevoir dans l'abêtissement télévisuel (un naufrage) : parce qu'on s'adresse à ceux qu'on considère comme des cons, on fait des programmes les plus veules, les plus scandaleux, les plus clinquants (c'est la victoire du nul, le plus petit dénominateur commun, le vertige du précipice). Il s'agit bien sûr d'attirer l'attention du plus grand nombre le plus longtemps possible pour vendre n'importe quoi ou cibler des groupes particuliers, "segmenter" les consommateurs addicts.
Mais le public n'imagine pas à quel point les médias dans leur ensemble sont soumis à "ceux qui savent", c'est-à-dire ceux qui jugent de façon péremptoire ce qu'on doit et ne doit pas dire et comment le dire. Le direct radio y échappe un peu quoiqu'il est devenu indispensable de couper la parole toutes les 10 secondes pour ramener l'interlocuteur au seul sujet qu'on veut entendre ou le pilonner sur ce qu'on pense être un problème ou un scandale.
En tout cas, dans la presse écrite et dans l'édition, "ceux qui savent" pèsent de façon drastique. Ils "savent" donc que le public ne lit plus et qu'il ne peut comprendre qu'une idée à la fois. Les textes sont coupés, réécrits sans vergogne de manière à ce que leur titre suffise à les comprendre : une accroche et un petit développement de cette accroche, des mots simples, des phrases courtes. Journalistes et écrivains, charcutés jour après jour, filent doux...
La pensée moyenne, qui est la pensée médiocre, celle des plus dangereuses modes intellectuelles moutonnières et de la lâcheté, triomphe ainsi. Dans ce cadre, il faut soi-même se résumer, se caricaturer, se vendre en ayant une image de marque, avec une idée répétée inlassablement en perroquet, en trépané bêlant, ou un chapeau, une écharpe, un tic...
Face à cela, c'est l'omerta générale, car chacun tremble de perdre sa place ou de subir des boycotts, des disparitions médiatiques. Je crois et appelle donc à la révolte des spectateurs-acteurs, toutes celles et tous ceux qui refusent la bouffe insipide, les solutions "définitives" comme les nanotechnologies, et sont prêts à descendre dans la rue pour les fromages au lait cru (c'est une image, cela peut être le canard laqué de ferme traditionnelle). Tous les sans-filistes exigeants en réseau.
Pourquoi un moule codé ? L'écriture prolonge l'individu. Elle véhicule sa pensée comme ses affects. Nous voulons des écritures différenciées, pas des passe-plats de dépèches standardisées ou des romans (et essais) formatés, nous voulons des ruptures, des scories, des maladresses, des naïvetés, des fulgurances, des écritures expérimentales avec des phrases courtes ou longues, des mots savants ou grossiers, de la discontinuité.
"Ceux qui savent" méprisent de fait le public et nivellent les médias, comme les expressions culturelles. Moi, je suis ainsi souvent à côté de la plaque. Ce faisant, j'espère (et ce site le confirme) parler pour beaucoup subissant le laminoir, la dictature inouïe des penseurs patentés, se trompant avec aplomb jour après jour et qui ensuite ne cessent de récupérer, paniqués mais avec un culot d'acier, les idées de ceux qui ne savent pas, poissons des abysses, obscurs besogneux.
Rassemblons vite les êtres fragiles des noirceurs marines, les atypiques. Que des jets d'encre fusent de partout. Bannissons la norme.