Antoine de Baecque vient de publier une lourde biographie de Jean-Luc Godard. Je ne l'ai pas lue encore dans le détail, mais l'entreprise titille les neurones. J'ose jeter quelques bribes.
Après le très beau travail factuel sur l'oeuvre de Nicole Brenez au moment de l'exposition au Centre Pompidou, Antoine entreprend plus ambitieux. Godardophile sans être godardolâtre, il décortique précisément vie et travaux. L'ambivalence du personnage s'y dégage. Elle est indéniable, tant ce dernier --je l'ai vécu-- peut se montrer doux et affable, timide, passionné, ou sec, cruel, grossier, pervers. Mais Vermeer était-il sympathique ? Chacun a le droit par moments de pisser vinaigre et de haïr l'humanité.
N'ayant rien à attendre de lui (il m'a juste fait faux bond pour un colloque que je dirigeais, où il devait avoir un échange public avec Pierre Soulages), nos rapports sont quasi inexistants. J'étais venu à Rolle le rencontrer, après avoir parlé cinéma très agréablement avec Freddy Buache. Le matin, cigare au bec (j'en aurais volontiers volé un), il m'a regardé, pris les livres apportés, et nous ne nous sommes à peu près rien dit. Fermé comme une huitre (quelques bons amis du cinéma avaient probablement savonné la planche...), il m'a reconduit en pensant que, spécialiste des "images", j'ignorais tout du grand écran.
Je fais partie pourtant de la dernière génération cinéphile, faisant la queue à la Cinémathèque de Chaillot, à s'écraser contre les grilles, se pelotonnant près de la petite Lotte Eisner en milieu de salle et achetant des revues spécialisées pour des débats entre amis spécialisés. Mais j'ai le tort de m'être intéressé aussi à la peinture, la bande dessinée, la photographie, la télévision...
Godard est un très grand créateur qui m'a toujours interpelé, même quand il pouvait être fastidieux (se cachant dans l'abscons pour se protéger) ou s'égarer idéologiquement ("le plus con des Suisses pro-chinois", selon les situationnistes). Le faux débat sur son anti-sionisme a peu d'intérêt. C'est surtout un vrai amoureux du cinéma, ayant joué à sa manière sur tous les registres.
Deux éléments pourtant dérangent. D'abord, sa révérence vis à vis des grands peintres, des écrivains ou philosophes de l'art occidental. L'admiration est nécessaire, je l'ai souvent dit (et son absence louche). Là, cela devient parfois alibis : on cite pour se grandir, pour se rassurer, pour se statufier. Et, monté soi-même en haut des cimes, on marche sur les mains des postulants (cela me rappelle une bande dessinée de Gotlib). Ou, à l'inverse, paradoxalement, on éprouve la nécessité de justifier la valeur du support film par rapport au Panthéon de la culture européenne classique.
Et surgit alors le second aspect, très déplaisant, de Godard : claironner que le cinéma meurt avec lui. Il n'est déjà pas né avec lui, loin s'en faut... Sinon, Picasso n'a pas décidé que la peinture disparaissait le jour de son décès. Cela fait un peu vieux con. Même si une certaine forme de cinéma --l'ère des producteurs-- est concurrencée avec le numérique par d'autres --ére des multi-diffusions, des multi-images--, le cinéma se revitalise et s'ouvre géographiquement.
Personnellement, je n'ai pas moins d'amour pour les films des années 1920. Les jeunes cinéastes du Brésil, d'Inde, du Mali, des Etats-Unis, même s'ils s'intéressent à la photographie ou aux jeux vidéos, restent toujours scotchés par Hitchcock ou Vertov.
Alors, que Godard maintienne l'exigence de son cinéma non formaté, sans alibis, et qui doit faire modèle, mais qu'explosent aussi parallèlement toutes les manières de montrer et de raconter. Le cinéma avance (quel que soit le vecteur). Il avance en dévorant Godard, comme Godard a dévoré Gance.
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