PAS JUSTE LES MURS, LA VIE

Ce qui est très étrange dans les manifestations actuelles de la jeunesse en France consiste dans la nature des revendications. Elles semblent très sages, comme si l’école était un hôtel en mauvais état avec trop peu de personnel. Seul parcoursup et ses angoisses en ligne pour les familles donnent les pistes d’un trouble plus profond.

Car il est profond en fait. C’est un trou noir du non-dit loin des calculs politiciens d’une campagne présidentielle en total décalage. L’angoisse du présent et les dystopies du futur occupent les jeunes (et moins jeunes) à juste titre : une planète que les humains de façon autodestructrice polluent et rendent incertaine dans des changement climatiques brutaux ; des guerres impériales multiformes suicidaires (matérielles, médiatiques, commerciales) ; une course aveugle technico-commerciale qui change nos vies sans aucune réflexion sur ce prétendu « Progrès » dont l’IA est le puissant dernier avatar bousculant les métiers et préparant le contrôle des individus…

N’y a-t-il pas en effet de quoi s’inquiéter ?

 

Etudier quoi et pour quoi faire ?

Quand vous regardez le système éducatif, il est étonnant de constater son décalage avec les mutations de nos situations. Beaucoup de jeunes le disent : « A quoi ça sert ? » En fait, à quoi ça sert dans le présent et à quoi ça sert pour construire demain ? La société change et les matières restent semblables. Les élèves doutent et les enseignants souffrent de directives et de programmes inadaptés, sans compter qu’on leur demande de réparer tous les maux de notre époque en leur retirant la reconnaissance pour les mettre sur le gril de pressions conjuguées.

Je n’ai cessé de l’écrire : en toutes choses, il faut partir en fait du général pour en tirer des conséquences particulières. En matière éducative, il s’agit ici d’acquisition de repères pour choisir et s’orienter. Pour ce faire, il faut insuffler adaptabilité et mobilité et, en matière de contenus, partir d’une Boussole éducative : se situer dans le temps, se situer dans l’espace, apprendre à choisir comme individu éclairé.

Pour se situer dans le temps, il faut faire de l’histoire stratifiée : l’histoire locale d’abord qui n’est pas enseignée mais seule donne des repères à toutes et tous (habitant de longue date ou arrivant sur le territoire), l’histoire régionale, nationale, continentale, terrestre. Pour se situer dans l’espace, il s’agit de connaitre aussi de façon stratifiée --dans les quartiers des villes, car chaque quartier est singulier, comme dans les campagnes-- à la fois l’environnement matériel et l’environnement virtuel, cette ubiquité multimédiatique qui influence notre compréhension du monde. Dans ce cadre, identifier les oiseaux ou savoir les propriétés chimiques, connaître le bâti est aussi important que faire de l’histoire du visuel ou repérer les enjeux de l’IA et des réseaux sociaux.

Dernier aspect --qui peut être aussi le premier-- apprendre à choisir nécessite bien sûr les deux apprentissages précédents mais nécessite des savoirs de base (lire, écrire, compter) et des savoirs sociaux (les langues, les institutions, l’économie…). Construire une société de citoyennes et de citoyens ayant le sentiment de mener leurs vies, c’est leur donner des outils d’appréciation.

Mais vers quels futurs souhaitons-nous aller ? Voilà ce qui n’est pas clair dans dans la campagne électorale actuelle –ni pour les jeunes, ni pour les moins jeunes. Sommes-nous condamnés à la cacophonie et aux dystopies planétaires ne pouvant aboutir qu’à un sauve-qui-peut général où chacune et chacun individuellement et localement essaiera de survivre le moins mal possible ?

 

Des futurs désirables contre un tout-dystopique ?

Nous avons parlé du trou noir. Parlons des perspectives. Je vois des candidates et candidats qui avancent toutes et tous masqués sans vision claire. Pourtant un seul objectif devrait nous porter, nous autres humains : la question de l’habitabilité de notre espèce grâce à la préservation de notre biosphère. Cette planète est singulière, unique, exceptionnelle par la diversité du vivant. Provoquer des changements climatiques autodestructeurs ou polluer terre, air, eau et esprits (par un emballement technico-commercial non maîtrisé) sont des crimes contre l’humanité et contre notre environnement. Voilà pourquoi j’appelle depuis des années à un sursaut terriste qu’on peut appeler comme on veut (pachamamiste…) : pas simplement être des habitantes et habitants parmi d’autres de cette planète mais défenseuses et défenseurs de notre environnement dans toutes les dimensions, biodiversité et culturodiversité.

Cela a des conséquences directes. D’abord prendre conscience de nos réalités stratifiées, donc renforcer les pouvoirs locaux et structurer les décisions planétaires. L’Europe peut devenir l’étendard de ce sursaut des humains par un fédéralisme européen qui induit pour la France un fédéralisme français nous sortant d’un système pyramidal inefficient et qui devient anti-démocratique. Ensuite, dans une philosophie de la relativité (buts communs et variété des solutions locales), il faut convenir que notre seul langage commun, à nous autres humains, est la démarche critique, expérimentale des sciences. Sur cette base, à tous les étages, il importe donc de fixer des objectifs évolutifs dans un tri rétro-futuro : ce qu’on veut conserver, ce qu’on veut rétablir, là où on veut innover. C’est probablement le temps de changer nos instruments de mesure en mettant en avant l’harmonie environnementale et l’équité sociale : lutter collectivement contre les périls et adopter un Pacte commun évolutif pour tous les humains sur cette planète.

Il est temps de faire programme sur des buts communs. Tout cela n’est pas irréaliste. Ce qui est irréaliste, c’est de continuer ainsi vers le chaos. Notre jeunesse n’aspire pas qu’à des murs propres. Elle a envie d’avoir envie.

 

← Tous les regards