Chers médiateurs, chers journalistes, chers internautes, prenez la peine de lire
 ce texte avant de me contacter

 

Mon rapport aux médias est ambivalent. J’ai beaucoup aimé la presse jusqu’à fabriquer, jeune, des journaux, puis des revues. J’ai écouté passionnément la radio (à l’époque RTL ou Europe 1) véhiculant, dans quelques créneaux, la contre-culture de la fin des années 1960 et du début des années 1970. J’ai regardé une télévision monolithique à une ou deux-trois chaînes, impressionné par sa diversité, par la liberté des formats et du « ton » (Jean-Christophe Averty, Dim Dam Dom ou Les enfants du rock…). Vissée politiquement et moralement, mais laissant échapper des aberrations.

Finalement, à explorer l’histoire de ce médium, la pire période pour les programmes fut probablement celle de 1987 (privatisation en France de TF1) à 2009 (mort symbolique de Walter Cronkite, l’anchorman historique, et de la télévision en tant que modèle prescripteur central). Tout cela m’a fait pester, m’a passionné. J’ai étudié longuement ces vecteurs.

Ainsi, en dehors d’avoir organisé la première exposition sur l’histoire de la télévision en France (La grande aventure du petit écran) et beaucoup de manifestations autour de la presse ou d’autres médias, j’ai tenté d’analyser le présent. Ce fut l’objet de deux livres basés sur des mesures lourdes : Inventer l’actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux et La Guerre mondiale médiatique. Pour schématiser, il en ressort un néo-colonialisme de l’information basé sur deux phénomènes : d’une part, très peu d’infos sont sélectionnées par très peu de personnes pour des masses immenses, d’autre part, les guerres du « news market » déplacent l’exercice (il n’est plus question d’informer ni de créer mais de vendre et d’influencer).

Aujourd’hui, les télévisions s’émiettent (beaucoup de chaînes pour répéter partout les mêmes formules), les journaux s’essoufflent après avoir voulu dicter la politique et le goût. Les radios, seules, grâce à un lien de proximité, semblent surnager. Mais c’est surtout l’explosion de l’offre par autant de personnes/autant de vecteurs qui va secouer tout le système.

La puissance des masses en réseau est considérable, dès qu’elles auront cessé d’accepter la consommation passive et pris conscience de leur pouvoir sur leur quotidien immédiat. Il en résultera une inévitable relativité des points de vue.

Pour l’heure, sans flinguer l’ambulance, il est temps d’être impitoyable avec la médiocrité et les prévarications à l’œuvre. La privatisation des médias par les intérêts commerciaux et des émissions par les journalistes, est un déni de démocratie. Cela aboutit en France aux copinages générationnels du « milieu » et au trash du n’importe quoi à vendre : la bêtise en modèle, la vulgarité des « people »/animaux de cirque en maîtres à penser, le divertissement comme forme générale et le scandale/faits divers comme accroche.

Nous touchons au plus bas, sans que la relève n’apparaisse.

Heureusement, beaucoup de jeunes ont totalement décroché face à cette mascarade avilissante. Ils ont leurs réseaux, leurs manières de faire circuler l’info.

Voilà pourquoi d’ailleurs j’ai créé ce site Internet : il m’apparaissait indispensable que mon expression et mon image publique ne soit pas dépendantes des vecteurs extérieurs. Voilà pourquoi j’ai conçu aussi mes films, dont L’Info est-elle comestible ?. Sinon, quel marasme…

En effet, combien de fois ai-je lu des propos que je n’avais pas tenus dans la presse, signé des phrases que je n’avais pas écrites ? Combien de fois la télévision a-t-elle écorché mon nom ou ma fonction, et –surtout—dénaturé à tel point mes interventions que toute idée avait disparu (et j’avais d’ailleurs totalement disparu après 3 heures d’interview) ou je disais l’exact contraire de ma pensée ?

Je n’ai jamais voulu devenir un « bon client », perroquet hurleur (il faut hurler maintenant, se mettre en colère, car les téléspectateurs doivent être sourds et s’endormir…) d’une seule idée.

Dans la presse, même s’il existe des aberrations (en 30 ans, aucune ligne sur aucun de mes ouvrages dans le cahier « livres » de Libération, par exemple), j’ai pu passer dans Le Monde ou Le Figaro certains textes qui me ressemblent à peu près. Mais sans certitude et sans confiance : lors de l’affaire de cette jeune fille mythomane du RER faisant croire à une agression antisémite, j’ai voulu immédiatement envoyer un article pour analyser l’emballement mais ne l’ai pas fait car il n’y avait aucune chance qu’il passe. Et puis combien de fois mes textes minables ou mon entrée-sortie d’une expo avec 3 mots devant un tableau m’ont fait honte…

De plus, les modes médiatiques sont d’airain et empêchent totalement de penser (en 1992, la guerre d’Algérie est méprisée ; en 2002, elle surexcite).

Faut-il alors se calfeutrer sur son Aventin ? Se retirer comme Guy Debord ou Julien Gracq ? Mépriser en silence ? J’y ai souvent pensé et ce serait sûrement le plus confortable. Faut-il distiller, à la Jean-Luc Godard, quelques provocations qui émoustillent les « professionnels de la profession » ?

Je suis trop orgueilleux pour me vendre et ai refusé de réaliser des films-brûlots. J’ai même, en ce qui concerne le Mali, théorisé et mis en pratique la vanité des images.  Mais se retirer totalement, alors que le monde m’amuse et m’intéresse, qu’il s’agit de mon terrain d’intervention ? Sûrement pas, ce serait faire trop d’honneur aux agités du bocal. D’autant que je récuse en parallèle la pétaudière d’un forum géant sans médiateurs. A mon sens, il importe de développer grandement les sources et la diversité des expressions pour faire exploser le carcan pauvre actuel, mais en encourageant aussi des médias intermédiaires de tri, d’enquêtes, d’expertises concurrentes, réalisant un travail impossible pour chaque internaute et difficile même en réseaux.

Alors, chers médiateurs, chers journalistes, chers internautes, passez au large si vous voulez me demander de faire le « spécialiste-potiche ». Allez voir ailleurs si vous cherchez à ce que j’aboie des formules à scandale. Restez chez vous si vous pensez que je vais accepter l’inacceptable ou devenir représentant de commerce de moi-même.

Désormais, je souhaite me taire, parler –je l’espère subtilement—par mes livres et mes films. Que ce soit pour la presse, la radio, la télévision ou Internet, seul m’intéresse un format conséquent où l’on peut contrôler ce qui va rester. Seul un vrai travail de fond et de plus-value intellectuelle me concerne –et devrait vous concerner.

Sinon, passez au large (je frémis à l’idée que ma bonhomie me fasse encore accepter des daubes vomitives…). Loin, très loin !