France ouverte ou France fermée ?
Il
n’est plus temps de tergiverser. La France n’est pas devenue majoritairement
nationaliste et xénophobe. Mais la pensée visible dans l’espace public pourrait
le faire croire : étalage de néo-réactionnaires fraichement convertis et
un parti attrape-tout se nommant Front national. En face, un Front
républicain ? Non, une bérézina idéologique. Voilà pourquoi il est urgent
de regarder enfin en face le monde d’aujourd’hui et de faire émerger dans
l’espace public des concepts alternatifs. Il est temps d’avoir une offre
idéologique différente de celle du retour au passé, car si la présidentielle se
joue sur la thématique sécuritaire, le résultat est connu d’avance.
Le
seul schéma clair à comprendre et à poser dans cet espace public est celui de
la différence radicale entre les partisans d’une France ouverte et ceux d’une
France fermée. Tout découle de là. Et beaucoup seront surpris de voir qu’une
grande majorité des habitants de ce pays ne souhaitent nullement en réalité une
France fermée. A condition d'expliquer clairement les choses.
En effet, l'accusation facile qui vient aux réactionnaires est de qualifier les autres de "mondialistes", sous-entendu de mauvais Français vendus au laisser-faire économique carnassier. Face à cela, il importe donc urgemment d'étayer ce qu'est une "France ouverte" en insistant d'abord sur le retour au local, sur l'attachement à là où on vit, dans une dimension locale-globale. Retour au local avec lucidité, lucidité sur une planète en interactions : pour s'occuper du local, il faut s'occuper du monde, sinon c'est mentir au peuple et subir, c'est être à la merci des autres.
Voyons donc tout cela.
Le rétro ou le rétrofuturo ? Multi ou
mono ? Tolérance ou intolérance ?
Les
tenants de la France fermée sont en effet les nostalgiques d’un passé mythifié
qui n’a jamais existé. Ils s’arc-boutent sur l’idée simpliste et rassurante
d’un bouclage des frontières et d’un tri des vrais Français et des autres.
Surtout, ils refusent le mouvement. Leur pensée est arrêtée sur un fantasme
particulier de société idéale –très différente d’ailleurs suivant les membres
du bloc nationaliste. Ils sont « mono », car exclusifs sur leur choix
de société et de mode de vie. Ils veulent une France congelée, muséographiée au
mauvais sens du terme. Ce sont, d’une certaine manière, des utopistes dans la
mesure où ils visent à un arrêt de l’Histoire. La nostalgie est leur doping.
Ils sont rétro, opposants au darwinisme social.
Deux
concepts forts s’opposent à cette pensée. D’abord le rétro-futuro. Cela consiste à affirmer son attachement profond à là
chacune et chacun vit. Les partisans d’une France ouverte n’ont ainsi aucune
leçon d’amour de nos villes et de nos territoires à recevoir. Ils défendent des
traditions choisies avec de l’innovation : rétrofuturo. L’abandon de
campagnes ou de quartiers, la disparition des PME et de services publics de
base, la France à deux vitesses, sont en effet autant de réalités
catastrophiques d’aujourd’hui. Elles ne peuvent être combattues que par un
puissant retour au local, à de la démocratie directe, aux circuits courts, à
des économies diversifiées (on ne vit pas dans un village des Pyrénées comme
dans un quartier de Saint-Denis).
Le
second concept est la base de la conception laïque et démocratique :
l’unité d’intérêts communs dans le vivre ensemble et la liberté de pensée. Il
faut organiser un sursaut éducatif et culturel permettant de décrypter les
grands enjeux d’aujourd’hui et le maelström des images en circulation
exponentielle sur la base de valeurs et d’un passé commun, de tous les aspects
d’un passé commun, pas un passé tronqué, sélectionné : des repères.
Les
tenants de la France fermée ont en effet une vision particulière de
« leur » France, du passé qu’ils se choisissent en ignorant ou en
récusant les autres aspects. C’est là où il est fondamental désormais de
balayer les errements du « devoir de mémoire », pouvant conduire à
l’affrontement victimaire des communautés, pour affirmer fort un « besoin
d’histoire », d’une histoire qui est une interrogation problématisée du
passé sur la longue durée du territoire et pas seulement le récit d’un roman
national forgé au XIXe siècle. La France, c’est un territoire qui a connu une
occupation humaine depuis la Préhistoire. Chacun a besoin alors de connaître
l’histoire longue de sa commune, de sa région, du pays, de l’Europe et de notre
planète. Une histoire stratifiée. Seule une approche scientifique de ce type soude, rassemble, fédère
autour d’accroches qui sont d’abord locales. Elle n’omet en rien l’importance
de la Chrétienté, par exemple, dans cette histoire (catholiques et aussi
protestants) ni la présence très ancienne des Juifs, mais cela l’inscrit dans
un système d’échanges et d’affrontements large avec des implications
continentales et planétaires depuis les premiers peuplements au sein d’un
environnement particulier qui a évolué.
Tout
cela nous explique que nous ayons des identités
imbriquées faîtes de multiples aspects et inclinaisons personnelles. Alors,
« être Français », au-delà de l’aspect légal, c’est vivre sur un
territoire, en parler la langue (et d’autres langues…), en connaître
l’histoire, participer à son « vivre ensemble » et à la construction
d’un projet collectif. Pas se conformer à un stéréotype imposé.
Multiplicité
de conceptions du monde (multi) contre vision arrêtée et exclusive (mono),
rétrofuturo contre rétro, voilà bien le clivage entre les tenants de la
tolérance, quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques,
et celles et ceux se basant sur une seule conception à imposer à tous en
rejetant les autres formes de pensée : France ouverte et tolérante ou
France fermée et intolérante. France du mouvement (et pas du
« progrès » qui est une notion fausse et dangereuse avec les sociétés normées et la religion du technologisme) contre France arrêtée
ou en tentative pathétique de rétropédalage.
Local-global, justice et durabilité
La
réalité terrienne actuelle est locale-globale. Nous vivons l’ubiquité, ici avec
les échos d’ailleurs. C’est une réalité stratifiée : je vis dans une
commune, une région, un pays, un continent, sur la Terre. Et les questions qui
se posent sont locales-globales. Il faut les résoudre au bon niveau. Les
partisans d’un France fermée ont la vision d’un Etat aux frontières closes qui
seraient protectrices. Leur vision est nationale et même hexagonale (en dehors
de toutes les questions économiques que cela pose, quid des DOM-TOM ?).
Aujourd'hui est au
programme avec eux la ringardisation entière d'un pays qui s'est laissé
entraîner vers un raidissement national à rebours de l'Histoire. Marine Le Pen
n'est pas Hitler, mais justement c'est le problème : la droite française s'est
fait kidnapper par l'extrême-droite. Pour des raisons profondes : il existe une
crise démocratique dans le pays et une absence d'idéaux alternatifs clairement
affirmés à un repli nationaliste rassurant en apparence, très dangereux dans
les faits.
Face à ces
errements, il importe de réveiller la démocratie locale et de structurer la gouvernance
continentale et planétaire. Au lieu d’agiter la peur, il faut parler de
perspectives pour la jeunesse, pour les actifs, pour un troisième âge qui
souvent veut désormais jouer pleinement un rôle social. Réveiller la démocratie
locale, c’est aussi s’engager dans la défense culturelle de traditions assumées
faisant le goût de nos territoires et le plaisir du vivre-ensemble dans les
micro-quartiers de nos villes et de nos banlieues. La France ouverte est une
France ancrée qui rassemble, pays d’immigrations successives assumées (qui sont
autant d’apports et de liens avec le monde). Une France cependant qui n’est pas
faite de bisounours, qui condamne celles et ceux ne respectant pas les lois
communes, qui sépare l’espace public et les pratiques privées, qui se soucie de
la gestion nationale, continentale et planétaire des migrations.
Car la solution
n’est pas la fermeture illusoire, source de déséquilibres et d’insécurité dans
un pays étriqué et conflictuel, mais la volonté de peser pour plus d’Europe et plus de gouvernance
planétaire. A l’heure de la COP21, tout le monde comprend que les
catastrophes climatiques ne s’arrêtent pas aux frontières, ni les migrations,
ni les pollutions, ni les génocides culturels, ni les crises économiques et les
déséquilibres financiers. Arrêtons de penser borné. Toute guerre désormais
n’est ni locale ni nationale, c’est une guerre civile où des humains affrontent
d’autres humains. La guerre mondiale médiatique des propagandes et des
publicités se moque des frontières.
Alors, il faut
repenser la constitution pour revivifier la démocratie locale et nationale mais
aussi repenser une gouvernance européenne et une gouvernance mondiale à partir
d’un Pacte terrien évolutif accepté
par toutes et tous. La France ouverte, c’est une France qui redevient motrice
dans la pensée d’une planète nécessairement solidaire pour sa survie, certes,
mais avec des idéaux communs clairs de justice et de durabilité. Par rapport à
cela, les tenants de la France fermée, à idéaliser le passé, ne croient plus en
la capacité des Françaises et des Français d'inventer le futur, de créer,
d'innover dans tous les domaines. Eux qui ne cessent de trier les bons Français
et les mauvais Français, ils ne croient plus en la France. Assez de masochisme
! Assez de cécité, de mensonges et d’hypocrisies !
Levons l'espoir
d'une République durable et solidaire, construisons le futur au lieu de se
bloquer avec morbidité sur la nostalgie du passé. Retrouvons des idéaux dans le
respect de la relativité des pensées, des croyances, des civilisations : une
écologie culturelle. Ces idéaux ont fait les meilleurs moments de notre
Histoire comme de celle des Etats-Unis, ceux d'appels généreux à la communauté
humaine. Rallumons les Lumières !