Pas lu, pas vu
Vous le lisez ici et nulle part ailleurs :
Les choses se sont totalement inversées. Autrefois, vous écriviez pendant des années, pas à pas, développant éventuellement votre vision du monde et puis, souvent après votre mort, certaines ou certains tentaient éventuellement de mettre cette écriture en correspondance avec des éléments biographiques. De nos jours, la « bio » devient l’objet même du livre. Chacun découvre ses plaies ou statue sur les « media-people », énervés cathodiques qui pissent sur les tables et hurlent comme des chiens à la radio.
Aujourd’hui, des personnes connues pour des raisons diverses font des bouquins-alibis (souvent écrits par d’autres) ou des personnes inconnues sont vendues à cause d’un épisode biographique particulier. Freaks. La campagne marketing est organisée autour d’une « révélation ». Chaque livre devient un dossier de presse, un slogan pour bandeau. Une phrase fait article, un article fait ouvrage, un ouvrage fait œuvre.
La jactance codée militante nous gonflait dans les seventies marxisantes ; aujourd’hui, le degré zéro de l’intime nous afflige et pourrait nous plonger vers Kierkegaard, comme une bouffée d’air frais. Un zeste de dignité. Une haine ancrée du médiocre.
Le savoir devient en effet signe d’ennui, quand la crétinerie notoire amuse et rassure. La démocratisation n’est pas à l’œuvre --qui serait une possibilité générale de connaissance--, mais s’opère un décrochage intéressé dans la bêtise et la médiocrité. Elles rassurent tout le monde en confortant la consommation passive. Alors, l’interview perpétuelle multiplie les livres café du commerce, les confessions de fin de repas, la reality-loghorrée. Le rien de l’intime réduit à son paquet de poils remplace le quotidien universel.
Parallèlement, la vague sociologisante commente le commentaire avec nos psys. Elle érige l’air du temps en phénomène, ramasse quelques poncifs et les mêle avec les épices du paradoxal pour un brouet philosophique du ras du bitume. Le titre et la couverture résument tout. Les auteurs se font les perroquets d’eux-mêmes, répétant leur accroche clipée. Pensée gimmick, réflexion-riff. Oubliée dès le lendemain.
Chacun peut désormais parler partout. Les vidéos vont envahir le Net. Les blogs se déversent par millions. Il importe alors de défendre l’acte d’écriture, la confection du livre (sur papier ou en ligne) comme un rendez-vous grave qui engage, entre ratés et fulgurances. Baudelaire écrivait : « Le Sage ne rit qu’en tremblant ». Ne soyons pas sages, mais écrivons avec crainte. Et ne prenons plus les torchons pour des serviettes, car il n’y aura plus que des torchons.
Au bouquin cale-buffet, au codex pour 10 jours, songeons à ce qui nous bouleverse, nous apprend, demeure et parle au futur. Pas pour une perfection qui n’est nullement notre objet, mais pour continuer à tisser ce lien qui nous unit à quelques-uns de nos aînés et parlera peut-être à certains de nos enfants.
Diversifier la diversité
Ligne Alexandrie
Portrait d'une ligne élaboré dans le grand salon du consulat de France à Alexandrie, face à la baie, par le dessinateur franco-égyptien Bahgory, tard, autour des alcools, et à mon insu. Dans ce site Internet où l'autocomplaisance règne, cette trombine charpentée ne détonne pas. Pourtant, au-delà de la gentillesse malicieuse du créateur, se découvrir en état de décomposition, paysage ravagé, à l'oeil, non pas malin, mais abruti sous la boursouflure, remet à sa place. Voilà soi en végétalisation, de l'égo-bio, vert déchet. Bref, en voie recyclable.
Les jolies couleurs des collabos
Hitler a tué les Führer
Egypte, klaxons, tombes
Ici et partout
codex ou cale-buffet
Tout se mêle en moi. Je reviens d'un reportage vidéo à Gaillac. L'exposition fine et pointue est conçue à partir d'un livre du Marquis de Camarasa La Brouette (développant ses "causeries brouettiques" en 1925). Voilà de l'écologie culturelle, de la défense de la diversité. Ce sont ces "fous" littéraires et artistiques (disons-le, je dirige par ailleurs le comité scientifique de l'Institut sur ces personnages) qui me réconcilient avec le livre.
En tout cas pas le Salon du livre, vômissoire de vieux ringards et de jeunes écervelées qui pondent du papier en liasse. Il faut, au détour d'un stand, le canonique et délicieux Egyptien Albert Cossery, seul d'ailleurs comme je vis jadis le pauvre Pierre Desproges au Grand Palais, pour gommer en partie les queues des Nicoletta et des Pancol markettées. Ou le coin manga, assez sympathique avec des passionnés dédicaçant à l'encre de Chine, bras tatoués.
Comment cette parodie culturelle continue-t-elle ? Le déversement de l'égo à la petite semaine noie les 10% de travaux ambitieux, présentés soit par de petits éditeurs qui ferment, soit par de grands éditeurs dont cela devient le luxe. Quel devenir ? Cale-pied de buffet. Point de postérité. Voilà ce que nous deviendrons tous. Les grands discours --réactionnaires au sens propre, nostalgie d'un temps perdu-- sur la sacralité du livre sont balayés dans les faits. Le système se suicide lui-même par multiplication irraisonnée, qui, en plus, n'a même pas le mérite de permettre à des oeuvres ardues d'exister. Le n'importe quoi de la banalité de base balaie une édition française nulle à l'exportation. Le constat devient aigre.
Ne la sauvons surtout pas. Il faudra renaître du marasme.
traces visuelles
Ouf. Silence long sur ce site mais quel boulot... Fini aujourd'hui une histoire mondiale du visuel et toutes les images numérisées. Dantesque, un testament. Il faut regarder ailleurs maintenant. Respirer. Plus de tête. Hier, 19 heures d'écriture d'affilée, les scans aujourdhui.
Regarder ailleurs.