20 ans après…
Le Dictionnaire mondial
des images est paru initialement en 2006. Son ambition pionnière a marqué
en tentant d’embrasser toutes la production visuelle humaine avec des
spécialistes de diverses disciplines internationaux. Publié sur papier, il
s’est affirmé comme la volonté de donner des repères dans un univers en expansion
planétaire. Le choix-même des entrées et des autrices et auteurs faisait sens
et distinguait cette œuvre collective de toutes les données disséminées sur le
Net.
C’est déjà un point à remarquer. Dans un temps où les
inventaires et les compilations de textes et images sont à la portée d’un clic,
le travail construit d’un recueil ordonné de savoirs et de réflexions n’a pas
d’équivalent et conserve sa pertinence –ne fût-ce qu’historique. En
l’occurrence, ce dictionnaire semble plus qu’un symptôme, il est la marque d’un
tournant dans l’étude des images à plusieurs égards. Voilà qui justifie, s’il
en était besoin, le fait de le rééditer dans sa version papier complète car un
livre est aussi un objet, un objet unique pour chacune et chacun, un lieu de
mémoire et de savoirs, un champ d’échanges personnels et collectifs.
Tentons, à l’occasion de cette réédition, de tirer un petit
bilan sur ce qui a conduit à un tel ouvrage et sur ce qui a suivi la
réalisation du Dictionnaire.
Restituer le Dictionnaire mondial des Images dans sa
genèse
Ce qui a conduit à cette aventure intellectuelle de 2006
trouve des prémisses autour de 1990 et bénéficie d’un moment de bascule en 2000.
L’aventure est à la fois personnelle et collective. Elle naît de ce qui s’est
réalisé au Musée d’histoire contemporaine à Paris aux Invalides et notamment la
création d’un Groupe d’Etudes sur l’Image Fixe (GEIF) en 1992, qui popularisera
le terme « image fixe » et deviendra l’Institut des Images en
intégrant aussi les images mobiles. Trois colloques marqueront des activités
internationales (Où va l’histoire de
l’art contemporain ? en 1995 ; Peut-on apprendre à voir ? en 1998 ; Quelle est la place des images en histoire ? en 2006) avec une
revue bilingue : L’Image.
L’originalité de la démarche fut de comprendre qu’il fallait
traiter concomitamment tous les types d’images, de toutes époques et de toutes
les civilisations par le croisement de recherches interdisciplinaires. La
convergence généralisée provoquée par Internet était ainsi pressentie. L’autre
caractéristique fut d’imposer des recherches historiques sur les images et leur
contextualisation dans un temps où souvent la sémiologie s’en dispensait. Ce
souci constant s’avère désormais primordial au temps de la circulation
planétaire exponentielle de tout et n’importe quoi sans aucune mention
d’origine. A l’époque, j’ai synthétisé les choses dans un livre de méthode
devenu un classique souvent réédité et augmenté : Voir, comprendre, analyser les images (publié par les éditions La
Découverte initialement en 1994). Son application à un cas particulier (le Guernica de Picasso) est paru en 1996
aux éditions Paris-Méditerranée.
De façon parallèle, la création en 1991 de l’Association
internationale des musées d’histoire générait des réflexions nouvelles sur ce
type de musées aux collections très diverses (artistiques, archéologiques,
photographiques, ethnographiques, cinématographiques ou avec de grandes
bibliothèques…). Ils étaient incités à inviter chercheuses et chercheurs et
ceux-ci étaient stimulés pour s’intéresser à des collections très riches souvent
en déshérence intellectuelle.
L’année 2000 fut ensuite un tournant. D’une part, parce
qu’Internet et le numérique amorçaient leur conquête planétaire introduisant vite
avec les portables une ubiquité permanente où la vision indirecte prime sur la
vision directe. D’autre part, car en 2000 est paru au Seuil Les Images qui mentent. Histoire du visuel
au XXe siècle, ouvrage qui était à la fois une réflexion sur le
« mensonge » des images et une histoire générale du visuel du XIXe
siècle à aujourd’hui. Il a été réédité en poche ensuite (collection Points
Seuil) en version augmentée sous le titre Histoire
du visuel au XXe siècle, définissant quatre temps dans l’ère de la multiplication
industrielle des images : l’ère du papier qui commence au milieu du XIXe
siècle ; l’ère de la projection (le cinéma) qui connaît une accélération
américaine et planétaire dans les années 1920 à l’issue de la Première Guerre
mondiale ; l’ère de l’écran (la télévision) qui commence aux Etats-Unis
dans les années 1950 avant de toucher tous les continents ; le temps du
cumul dans un monde multipolaire avec Internet et le numérique à partir de
2000.
L’année 2000 fut aussi un moment de réflexion avec ce livre
sur le mensonge des images et a conduit spécifiquement à l’exposition et au
livre Un siècle de manipulations par
l’image (succès immédiat puisqu’épuisé dès le début de l’exposition). Dans
la continuité de l’autre ouvrage, il s’agissait d’une réflexion autour de deux
axes : manipuler les images et manipuler le public. Certes, il y avait eu
des réalisations notoires pour ce qui concerne la photographie : d’abord
le livre de Gérard Le Marec Les Photos
truquées. Un siècle de propagande par l’image en 1985 ; puis
celui à grand succès d’Alain Jaubert en 1986 Le Commissariat aux archives. Les photos qui falsifient l’histoire,
autour notamment de la suppression des personnages en URSS en fonction des
aléas de l’Histoire ; enfin en 1998 une exposition, moins connue en
France, de la Haus der Geschichte à Bonn Bilder,
die lügen était aussi très axée sur la photographie et élargissait le
propos de Jaubert au trucage des images.
Un siècle de
manipulations par l’image s’en distinguait par une vision plus générale où tous les types d’images
étaient pris en compte et intégrait notamment la manière dont les musées ou les
médias pouvaient instrumentaliser les images fixes ou mobiles. L’exposition et
le livre Les Images mentent ? Manipuler les images ou manipuler le
public avec la Ligue de l’Enseignement (decryptimages.net) poursuivent
depuis 2011 ce travail.
Deux axes sont ainsi apparus en 2000 fortement : d’une
part, la nécessité de définir une histoire générale de la production visuelle
humaine ; d’autre part, le fait que le monde multimédiatique, obnubilé par
la vision à distance, pose des questions nouvelles et graves concernant la
manipulation des opinions publiques. Non pas que la propagande et la publicité
n’aient pas des racines plus anciennes (avec la Première Guerre mondiale pour
sa version moderne chez l’une et avec la diffusion planétaire des produits à la
fin du XIXe siècle pour l’autre). Mais les nouveaux vecteurs et les nouveaux
comportements changent totalement la donne.
Voilà les soubassements du Dictionnaire mondial des images. Voilà son actualité aussi, car les
phénomènes décrits se sont amplifiés rendant un tel travail d’autant plus
indispensable. Au temps des « fake news », quels remèdes ?
Quelles analyses ? Quels outils ?
Besoin de
repères : l’histoire du visuel s’impose
L’après Dictionnaire mit en valeur la nécessité absolue de
repères. Dans ces temps de multiplication des sources et des savoirs sur la
toile, il devenait plus que jamais urgent d’offrir des repères et d’ordonnancer
les choses. D’une certaine manière l’iconophagie comme l’iconophobie résultant
des hyper-connexions ou des déconnexions radicales aboutissent au même
résultat : une non-maîtrise de l’offre et des cultures confettis, des
savoirs très parcellaires, hyper spécialisés avec des gouffres lacunaires. La
perte des repères est probablement la résultante la plus grave de ce double
projeté, de cet univers de la vision indirecte, de cet ensemble en expansion
des expressions indifférenciées ou de leur refus.
Pour donner des repères, il faut partir de l’état du
territoire : sur quoi donner des repères ? En l’occurrence, la
confusion planétaire des supports (entre une peinture à l’huile, sa copie, son
poster ou sa projection numérique), des origines géographiques et temporelles
(un homme de Néandertal a la même actualité qu’un président des USA), induit
que ce sont tous les supports, toutes les images qui doivent être prises en
compte et prises en compte en situation, c’est-à-dire dans leurs liens
sémantiques (textes, sons, images fixes et mobiles, arborescences…).
Les connaissances spécialisées gardent bien sûr leur utilité.
C’est pourquoi dans ce qui devrait être une boussole éducative planétaire du
local au global, chaque strate importe et chaque partie de strate importe. Mais
une vision d’ensemble reste indispensable pour pouvoir s’orienter.
C’est bien ce qui m’a occupé quand, deux ans après le
Dictionnaire (en 2008), j’ai compris que tous ces savoirs rassemblés devaient
trouver des liens, d’autant plus quand chacune et chacun reçoit en pleine
figure tout et n’importe quoi. On ne pouvait plus se contenter de faire des
histoires de la photographie, de la peinture, de l’architecture ou du cinéma et
de la mode vestimentaire. Non, il devient nécessaire de corréler, de lier, de
comprendre les grandes tendances.
Voilà pourquoi est paru en 2008 Images, une histoire mondiale en liant deux éditeurs, dont un
éditeur pédagogique. Ce livre reprenait les avancées collectives du
Dictionnaire en donnant des jalons chronologiques concernant les supports, les
origines géographiques et les évolutions temporelles. Il avait l’ambition
d’être à la fois une synthèse planétaire et de donner des ouvertures simples et
pratiques utilisables pour des enseignements. Depuis d’ailleurs, j’ai fait un
résumé encore plus condensé en 10 étapes pour le site decryptimages.net avec la
Ligue de l’Enseignement.
Il est étonnant que ces travaux ne soient pas davantage
diffusés quand la circulation planétaire des images a gagné l’ensemble de la
planète et forge forcément des compréhensions du monde. Plus que jamais
l’éducation à tout âge est indispensable mais plus que jamais l’état des
contenus éducatifs se révèle inadapté aux nécessités du temps. Apprenons-nous
l’état environnemental de là où nous habitons et celui des grandes évolutions
planétaires (notre statut local-global) ? Avons-nous des repères globaux
sur l’histoire de la production visuelle humaine et des précisions sur ce qui
occupe notre vision directe ? Ces enjeux cruciaux n’ont aucunement la
place qui devrait être la leur.
Or, dans ce monde connecté (avant peut-être des guerres
concurrentielles d’espaces déconnectés et autarciques), les connaissances
locales et globales forment le seul terrain de dialogue possible quand les
croyances religieuses ou laïques fracturent les sociétés. Si une base
rationnelle et des recherches scientifiques (des démarches expérimentales et
critiques) ne sont pas acceptées comme socle de dialogue planétaire, nous
tombons dans l’affrontement des subjectivités, source de rivalités
potentiellement sanglantes. La Résistance des savoirs est bien là :
constituer un socle de dialogue planétaire local et global. Pour cela,
comprendre l’histoire générale du visuel est une des bases indispensables,
comme d’ailleurs le fait de pouvoir les analyser.
Abordons alors le dernier point concernant l’actualité
toujours présente du Dictionnaire : comment aider à analyser les images au
temps des fake news et de la guerre
mondiale médiatique ?
Fake news et guerre
mondiale médiatique
Analyser les images est une démarche spontanée, presque
réflexe. Chacune et chacun reçoit des visions directes ou indirectes et les
interprète spontanément. Souvent d’ailleurs, les émetteurs provoquent et
anticipent ces interprétations (les publicités bourrées de sous-entendus et de
métaphores). Mais, en l’absence de vraie culture visuelle (connaissance de
l’histoire mondiale du visuel), la propension à avoir des
interprétations-réflexes et à subir des influences (commerciales ou politiques
souvent) reste le cas le plus commun.
Nous entrons ainsi dans une période que j’ai qualifiée de
Guerre mondiale médiatique où il est plus efficace de gagner des guerres
d’opinions que des guerres matérielles de territoires. L’ignorance généralisée
du monde des images n’est pas le seul facteur de perméabilité et de crédulité.
Malheureusement l’éducation ne peut pas tout résoudre, même si elle aide à se
constituer des barrières cognitives et des réflexes de défiance. Regarder ce
qu’on regarde, décrire, contextualiser et seulement ensuite tenter d’analyser
forment les étapes d’une grille d’analyse. Cependant chacune et chacun n’a ni
le temps ni les capacités d’opérer un tel travail. Et puis nous agissons et ne
pouvons passer d’analyse en analyse.
Voilà pourquoi notre époque devient celle du tri cognitif. Nous pouvons tenter de
recueillir des éléments d’appréciation sur notre vision directe (ce qu’il y a
autour de nous où que nous soyons). Pour la majorité de ce qui influe pour
l’instant sur notre vécu (ces visions indirectes), la tâche est plus ardue car
comment serions-nous des spécialistes du climat, du droit constitutionnel, de
l’économie du don et de l’échange ou des virus et de leur histoire ? Se
situer relève ainsi plus que de multi-apprentissages. Les « vérités
alternatives » qui ont tant fait jaser autour d’un Donald Trump insufflant
sa vision du monde sont un phénomène très ancien et très puissant : face à
une croyance, la démonstration scientifique n’a pas sa place. Et la
démonstration scientifique nous apprend que toutes les « vérités » sont
issues de confrontations de points de vue, de vérifications et
d’interrogations.
C’est bien toute la difficulté d’un monde de l’information où
nous sommes passés de la société du spectacle (expression de Guy Debord au
temps de la télévision) à des sociétés des spectateurs-acteurs. Il n’y a plus
un seul émetteur en direct mais des multi-émissions. Le paradoxe est que ces
multi-émissions de milliards de personnes ne créent pas une démocratie directe
car en fait les médias minoritaires restent très puissants en répétant peu de
nouvelles, souvent semblables et vite obsolètes dans un marketing de
l’information où sexe et violence ont un rôle puissant. Peu de personnes
parlent pour beaucoup de monde. Et peu de personnes répètent des infos
spectaculaires vite absorbées par d’autres.
Aucune stratification des émetteurs n’est en place,
c’est-à-dire des plateformes géographiques ou thématiques qui permettraient de
trier et de faire émerger des avis ou des créations divers. L’immense majorité
reste dans l’invisibilité qui devient souvent pour elles ou eux une
inexistence. Leur moi projeté n’étant pas construit et valorisé, ils et elles inexistent.
Est-ce un défaut ou une protection ? Un défaut
probablement pour la diffusion de ce qu’ils voudraient propager. Une protection
car la caricature de soi-même en uniforme pour exister facilement à travers un
rôle est un piège dangereux, sans compter toutes les horreurs des
désinformations, délations, prévarications diverses. Son intimité violée comme
ses idées pillées par de petites frappes intellectuelles profitant des
ignorances accumulées (désormais exhibées, agressives et triomphantes), les
rumeurs qui tuent alors que souvent elles n’ont pas le plus petit fondement
factuel, la destruction à distance par des influences culturelles orientées,
voilà autant de dangers auxquels tout un chacun s’expose même en disparaissant
physiquement.
Les identités imbriquées échappent en réalité aux aspirations
monomaniaques. La plus belle définition de soi reste probablement de ne pas en
susciter. Mais échappons-nous aux stéréotypes ? Chaque époque a les siens
et, à défaut de vouloir être classé, on est classifié par des formules
d’exclusion ou d’inclusion obligées. Ainsi de nos jours les formules estampillées
comme « flicage » ou « complotisme » évitent de
débattre et de réfléchir d’un côté aux dérives fictionnelles des rumeurs et de
l’autre aux conséquences d’un discours unidirectionnel répété inlassablement.
La connaissance évolutive de choix planétaire comme le
jugement individuel deviennent ainsi des piliers de la recherche d’une
information corroborée aux faits. Ce qui n’est pas le but recherché dans
beaucoup d’endroits et pour beaucoup de groupes : leur vérité est placardée
en théorème à révérer sans contestation possible. La recherche d’une
démocratisation de l’information est ainsi difficile quand nous ne cessons de
subir des emballements médiatiques et des appréciations individuelles abruptes
et mal informées. De plus, l’avancée de sociétés du contrôle fait de chaque
individu une somme de données monnayables avec valeur commerciale ou de
surveillance.
Certes, dans ce contexte, tout ce qui est développé et
analysé dans le Dictionnaire est une bonne façon de tenter de comprendre
beaucoup de réalités passées et présentes. Mais il faut aller au-delà pour appréhender
nos réalités multimédiatiques et leurs guerres d’influence. Se montrer ou ne
pas se montrer ? Faire média soi-même ou se cacher dans une
invisibilité ? Nous sommes toujours interprétés, ici et partout.
L’invisibilité n’est qu’apparente quand la disparition fait
sens. C’est probablement la question de la diversité et de sa défense qui
importe, diversité des opinions, comme des productions ou des environnements.
Alors, physiquement en certains points du globe et sur la toile, des lieux
d’échanges de diversités (crossdiv)
seront probablement l’un des enjeux d’une planète à la fois morcelée et qui ne
peut échapper à des conditions de vie (pollutions, climat…) obligeant à une
construction collective --ou à subir collectivement.
C’est pourquoi la lutte pour l’indépendance d’esprit, le sens
critique, la diversité biologique comme culturelle, les démarches scientifiques
sans cesse interrogées, restent les caractéristiques d’un mouvement que l’on
peut appeler terriste (défense d’une
planète unique et étonnante). Penser l’utilité et le devenir d’un Dictionnaire mondial des images, c’est
probablement penser aussi aux conditions dans lesquelles une telle œuvre
deviendrait inutile car banalisée. Nous sommes au cœur de nos enjeux
contemporains les plus puissants et angoissants.
Laurent Gervereau
Ce texte a été écrit en 2021 pour servir de postface à la
réédition du Dictionnaire mondial des images, qui n’aura pas lieu à cause d’une hausse
du prix du papier perfide… Mais les idées ne doivent pas dépendre de l’argent,
donc le voici gratuitement.