12 · 06 · 2022

La post-vie

La post-vie

J’aimerais décider d’entrer dans la post-vie. Chateaubriand écrivait des mémoires d’outre-tombe car il souhaitait qu’elles ne soient publiées qu’après sa mort. Ma démarche est toute autre.

Quand le corps se délite et qu’on se demande ce que va faire l’esprit, quand on a le sentiment d’avoir abondamment légué, il faut trouver probablement un temps de liberté ultime. Le temps où on n’a rien à prouver et tout à éprouver.

J’ai beaucoup fait dans beaucoup de domaines (artistique, philosophique et politique, historique, littéraire, cinématographique, musical…). Souvent sans écho, mais l’œuvre est là : il y a matière transmise aux autres.

Je n’ai plus guère envie ni de me définir, ni de me justifier. Le tribunal toujours renouvelé de l’Histoire émettra ses jugements successifs. Voilà pourquoi je voudrais arriver à un temps de post-vie. Ce n’est pas la retraite, car la mort seule ou la maladie grave arrêteront mon appétit de découvrir et d’inventer. Ce n’est pas non plus la recherche de la « sagesse », qui m’emmerde. Je ne suis sage en rien et souvent révolté en tout. Le lénifiant abandon d’un ralenti de la vie contemplative peut légitimement être un baume heureux pour certaines et certains, en ce qui me concerne il m’irrite autant que les massages.

Je ne suis pas serein et ne le serai probablement jamais. Je ne suis pas « heureux », cet espèce d’état létal ridicule et aussi inhumain que le paradis. J’ai des plaisirs et des souffrances, des allégresses et des désespoirs, des fulgurances et des abrutissements. Je suis vivant.

L’état de post-vie auquel j’aspire est probablement ce temps du « hors-circuit » où on peut s’amuser. Un vieux dégagé. J’ai échappé à tous les grands postes officiels qui m’ont été refusés et ai créé mes structures pour agir avec succès (ma façon de lutter contre la médiocrité). Je suis hors médailles et honneur quelconque. Les médias traditionnels ont cessé de tenter de faire de moi le spécialiste de la spécialité, potiche pour émissions à tourner en rond dans la non-pensée.

Alors… J’ai, j’espère, gagné la « post-vie » où tu arrives à tenir le coup avec ta maison et ta retraite, où tu choisis ce que tu veux faire. Où tu t’amuses et surtout –c’est crucial dans mon cas—tu cesses d’être « gentil » et de t’emmerder à faire des choses pour rendre service et aider des personnes qui s’en foutent.

Le but n’est pas de devenir acariâtre et de tomber dans l’acrimonie systématique, abrutissement bilieux de fin de vie. Il n’est pas non plus de céder à la nostalgie, cette puanteur des égarés avec un torticolis rétro où hier est tellement mieux qu’aujourd’hui juste parce qu’on était plus jeune et qu’on a gommé toutes les souffrances passées. Non, il faut rester lucide et en éveil. Mais cesser de faire l’Atlas. Le complexe d’Atlas est fatiguant.

A chacune et à chacun d’utiliser ou non les analyses et les concepts que j’ai forgés. A moi de tenter d’apprendre la légèreté et l’amusement, l’absence et l’évitement quand cela m’emmerde. J’ai toujours cherché à être libre dans mes actions et mes pensées, indépendant –et je l’ai souvent payé cher. Maintenant, il serait temps que je progresse vers la « post-vie », un temps de jouissance de l’instant et de fantaisie en sachant me déresponsabiliser, me désatlasiser. J’ai publié en 2012 « Le Local-global. Changer soi pour changer la planète ». Et je n’en renie rien. Comme je n’ai pas varié, depuis l’adolescence des années 1970, dans mes idées libertaires et écologistes. Non seulement, je ne les renie pas (contrairement à tant de girouettes idéologiques, opportunistes sans vergogne), mais je les ai développées et affinées avec une pensée terriste.

Alors il est temps, l’impulsion terriste étant donnée, que d’autres s’approprient et portent aussi la charge de l’œuvre planétaire à venir.

Il est temps pour moi d’essayer de respirer.

26 · 05 · 2022

L'EMBALLEMENT MEDIATIQUE PERMANENT

L'EMBALLEMENT MEDIATIQUE PERMANENT

Toutes ces images que nous recevons sur écran sont extraordinairement pauvres. Certes, des milliards de personnes en émettent mais les médias minoritaires de masse, traditionnels ou de réseaux sociaux, sont à la fois semblables dans leur forme et très réduits dans leur propos : ils parlent tous de la même chose. Plus il y en a, moins il y en a. Et de surcroît désormais nous subissons des campagnes jour et nuit pendant des semaines ou des mois sur les mêmes sujets : gilets jaunes, covid, Ukraine ou des "affaires" (genre Benalla en France)...

 

Mais qui choisit ? Pourquoi décider que ces thèmes doivent occuper toute la surface ? Cela désespère beaucoup (quoi qu'on fasse, le TLMSF -Tout Le Monde S'en Fout-- est la règle) et provoque deux réactions : soit le décrochage médiatique contre la déformation médiatique, soit la création de médias autonomes de groupes transformant le paysage en autant de visions séparées.

La défense de la pluralité (un label PLURI) devrait devenir une priorité pour diversifier l'information et permettre de vrais débats. La création de ce label devrait donc être aussi précisément une information qui circule...

Tout cela pour vous dire que --infos locales légitimes-- à Argentat-sur-Dordogne vous pourrez voir à Nuage Vert l'expo LA MORT DE LA TELEVISION avec les magnifiques dessins de Dobritz et un livre qui analyse nos transformations médiatiques (achetable en version papier ou électronique par carte bancaire sur lulu.com).

Des moments pour échanger ! Et nous en avons bien besoin pour sortir du matraquage incessant du semblable !

 

06 · 05 · 2022

SIFFLER DANS LE VENT !

SIFFLER DANS LE VENT !

J'appelle "siffler dans le vent" tous ces textes inutiles qui existent sans exister, ne sont pas lus et n'ont aucune efficacité parce que pas fruit d'une construction médiatique.

Voici le dernier :

UN KIDNAPPING ELECTORAL

Nous pourrions ergoter sur la façon dont les vaincus cherchent à voler les victoires aux vainqueurs dans la guerre mondiale médiatique, que ce soit en période de guerre ou en période électorale. Mais il est plus intéressant d’observer comment nous pouvons collectivement passer à côté des enjeux de notre temps. Ainsi en est-il de la situation politique française et de la dernière campagne électorale. Car l’abstention ou le désintérêt ou le dégoût ou certains votes par défaut sont aussi la manifestation du fait que personne n’a su intéresser dans une non-campagne (électorale française en 2022).


ETRE A COTE ET NE JAMAIS POSER LES BONNES QUESTIONS

Ce qui est frappant reste le kidnapping généralisé des thèmes profonds de l’écologie au sens large et des enjeux actuels. Cela va au-delà des alertes climatiques.

Reprenons rapidement quelques termes ayant agité les meetings et les réseaux. Le « grand remplacement » d’abord n’a pas de sens car qui remplace qui ? Une civilisation chrétienne par une civilisation musulmane ? L’Histoire longue nous apprend que nous sommes toutes et tous africaines et africains ayant migré sur tous les continents. Les échanges sont constitutifs de notre existence et le christianisme est une construction historique délimitée et non exclusive (croit-on que dans ce qui a été nommé « Moyen Age » l’animisme avait disparu ?). La religion n’est qu’un paramètre désormais des identités imbriquées de la plupart des individus.

Par ailleurs, il suffira de catastrophes naturelles ou de guerres ou de famines pour que des migrations s’opèrent contre lesquelles nous ne pourrons rien (hormis des exterminations). Quand les pollutions ou les crises climatiques opèrent, les frontières n’ont plus de sens.

Le « pouvoir d’achat » ? Privilégier la fin du mois à la fin du monde. D’abord il n’y a pas pour l’instant de fin du monde ni de fin de la Terre ni de fin de la biomasse terrestre dont les humains sont une petite partie (0,01% quand le végétal occupe 80%...). Pourtant nos équilibres sont rompus comme jamais à cause des actions humaines entre pollutions (de la terre, de l’air, de l’eau) et dérèglements climatiques. Alors, la question n’est pas de savoir si chacune et chacun va pouvoir continuer à consommer toujours plus mais comment chacune et chacun va manger à sa faim des produits non empoisonnés et pourra se déplacer avec des moyens de transports propres sans être étranglés par les factures énergétiques et en développant toutes les solutions d’économies et de renouvelable au plus près, dans les domiciles.

Les « retraites » ? L’âge est une question qui cache des disparités profondes et l’essence même de notre rapport au travail. Dans les entreprises comme dans les administrations, il n’y a pas de priorité portée aux questions du « sens » : que fait-on et pourquoi ? Peut-on s’organiser autrement ? Quels buts ? La remise en question d’un rapport travail-loisirs avec le Bien d’un côté et le Mal de l’autre est indispensable, de même la recherche de buts éthiques dans la production comme dans les services publics et dans l’organisation interne. La pénibilité est physique et psychologique.

Voilà quelques exemples où nous sommes passés à côté de débats qui auraient été indispensables et qui nous concernent toutes et tous.


PRENDRE DES LUNETTES ENVIRONNEMENTALES

Mais on a parlé d’écologie me rétorquera-t-on. Jamais, alors que les enjeux sont majeurs, cette thématique n’a parue si technicienne, si artificielle, si répétée comme un slogan, un mantra sans chair et sans passion, très éloignée des préoccupations quotidiennes. C’est probablement parce que beaucoup habillent leurs programmes d’écologie à la va-vite sans conviction profonde dans une vision technocratique et pas philosophique, sensible, au quotidien, dans la passion de faire.

Même le candidat écologiste a réussi à tuer l’écologie. Au lieu de réunir des personnes ressources (scientifiques et des actrices et acteur de terrain), de constituer un « shadow cabinet » pouvant montrer dans tous les domaines la façon environnementaliste de considérer la vie terrestre ici et partout, il a arpenté seul le territoire en répétant des slogans devant de maigres troupes déjà convaincues et pas en prenant à bras-le-corps de vrais objectifs comme la réconciliation villes-campagnes, les limites aux sociétés du contrôle, quoi faire pour rendre à l'argent son rôle d'outil et ouvrir la pensée de la qualité de vie...

Essayons alors de chausser des lunettes environnementales, au moins sur des questions de principe : avec un cadre de pensée pour définir des buts cohérents. Bis repetita placent, diront les quelques-unes et quelques-uns qui me suivent...

D’abord, nous nous sommes focalisés sur le national qui est juste une strate dans nos échelles allant du local au terrestre. Oui, il est temps de penser à revenir au local, à ce qui est directement visible autour de nous, sur lequel nous pouvons agir, mais avec une conscience régionale-nationale-continentale-terrestre. A chaque niveau, ses décisions adaptées. Pensons autrement la planète et nos vies. Visons une structuration stratifiée d'un ensemble unique-divers, avec des enjeux communs et une grande variété de solutions.

Soyons « terristes », c’est-à-dire défendons cette Terre unique dans sa biodiversité et sa culturodiversité, ici comme ailleurs.

L’autre aspect de cette vision environnementale est la philosophie de la relativité. Nous voulons partout croire dans un ping-pong idéologique pratique et faux avec des frontières absolues entre le Bien et le Mal, avec des mirages inexistants et dangereux appelés « Progrès » ou « Bonheur ». Cela n’a pas de sens comme d’ailleurs cela ne veut rien dire en observant la faune et la flore. Nous vivons des interactions, nous sommes interdépendants.

Alors, il faut constituer un Pacte commun évolutif, corriger sans cesse dans l’évolution les dangers et les menaces. Les humains sont expérimentaux. Toutes et tous attachés à des traditions et des réalisations et des paysages et voulant bouger. Partout, il est temps de faire des choix rétro-futuros : ce qu’on veut garder et préserver et là où on veut innover.

Tout cela a des conséquences tangibles et pratiques. Cela veut dire qu’il peut y avoir des solutions diverses suivant là où on habite ou là où on veut habiter (sur la longue durée ou temporairement). Et c’est bien cet apprentissage de la diversité qui doit être un des buts communs terrestres pour les humains.

Il concerne directement l’éducation du local au global et les médias. Tout le monde ne le souhaitent pas et beaucoup sont figés, arrêtés, monosémiques, voir intolérants ou hégémoniques. Il est temps de mettre en valeur la démarche scientifique expérimentale comme base de dialogue universel et pour l’éducation créer un label EDUCRITIC comme pour les médias avec un label PLURI. Tout cela a déjà été développé.

La question est désormais : comment diffuser ces analyses tout en refusant le clinquant de l’apparence, le poison du scandale ? Les idées ne valent rien si elles ne sont pas portées physiquement et résumées à des « punch line » de nos jours. L’efficience passe-t-elle uniquement par des organisations ou des vecteurs de masse ?

Le changement est urgent quand, entre guerre et vieilleries idéologiques, les mêmes concepts inopérants produisent les mêmes catastrophes. Ce n’est pas utopique. C’est concret. C’est adapté à ce qui nous arrive ici et partout.


Laurent Gervereau
(dernier ouvrage paru : Pour une conscience terriste avec Marc Dufumier chez Utopia)


18 · 03 · 2022

EHO LES HUMAINS !

EHO LES HUMAINS !

Je sais, vous ne lisez plus dès qu’il y a plus d’une idée, pas d’humour et que ça dépasse deux lignes et qu'un ou une grimace n'est pas là pour aboyer son faux quotidien dans des images à moitié floues et déformées…

Donc voilà un texte désespéré. Mais faut-il s’abstenir ? Faut-il se taire d'avoir raison ?

Alors, les humains vous êtes fatigants de manque de lucidité. Vous ne comprenez pas que vous vivez dans un monde stratifié du local au global (local, régional, national, continental, planétaire). Vous vous agrippez à des frontières en ignorant que les deux niveaux essentiels sont le local (là où vous vivez, votre vision directe) et le global (cette planète unique en interactions). N’est-il pas temps de s’occuper du « autour de soi » et de se fédérer dans une organisation planétaire seule à même de traiter nos grandes questions environnementales, plutôt que de continuer à s’autodétruire de façon stupide ?

Deuxième idée : les limites dynamiques. J’entends les arguments du « progrès », du « bonheur », du triomphe technologique. Cela n’a aucun sens. La vie sur Terre est une vie évolutive, un mouvement perpétuel. Il faut donc penser en terme de philosophie de la relativité et commencer à réfléchir à des limites dynamiques sur toutes les questions : choisir par un tri rétro-futuro, ce qu’on veut conserver et là où on veut innover.

Alors, tout cela est-il le fait de vœux pieux, de bonnes intentions irréalisables ? Sûrement pas. Avoir une conscience « terriste », de défense de la vie sur cette planète, doit provoquer un big bang mental. Ce sera toujours à modifier et faire évoluer. Il y aura toujours à corriger des errements et des catastrophes. Mais notre vie expérimentale peut s’appuyer sur ces deux combats directs développés sur decryptimages.net : le combat des supports médiatiques : un label PLURI / le combat éducatif planétaire : EDUCRITIC.

Education et médias sont les outils d’un réveil mental d’humains souvent bien mal embarqués et qui détruisent leur propre environnement. Secouons-nous !

(je vous joins une image ancienne de Grapus, mais très actuelle malheureusement...)

12 · 03 · 2022

Il n’est plus de temps de guerre et de temps de paix dans la guerre mondiale médiatique

Il n’est plus de temps de guerre et de temps de paix dans la guerre mondiale médiatique

Le portail decryptimages.net est interrogé sur le temps de guerre que nous vivons et l’usage des images. C’est normal, car après l’enferment du COVID, voici le retour des propagandes. Le retour ?

A titre personnel –vous le savez-- j’ai réfléchi de très longue date aux propagandes par l’image. Même si je déteste me faire le perroquet de moi-même et ressasser des écrits réalisés depuis des dizaines d’années, laissons-nous aller à un peu d’ego-histoire dans nos périodes abrasives d’obsolescence intellectuelle programmée.

Pour moi, le moment fondateur fut probablement le long travail sur la propagande par l’image en 1914-1918, temps décisif du « bourrage de crânes » (livre et exposition de 1987 --avant la réalisation de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne). Ensuite, les exemples furent nombreux, avec des bilans collectifs entre la propagande sous Vichy, la guerre d’Algérie, la Yougoslavie, Voir/ne pas voir la guerre sur l’histoire de la photographie de guerre… Je résumais et conceptualisais tout cela en 2000 avec Les Images qui mentent. Histoire du visuel au XXe siècle (Seuil) et Un siècle de manipulations par l’image (Somogy).

Après le Dictionnaire mondial des images en 2006 puis Images, une histoire mondiale, j’ai publié en 2007 à partir d’un travail d’études statistiques européennes inédit que j’avais piloté : La Guerre mondiale médiatique (Nouveau Monde). Cela résume ma pensée sur ce point : nous sommes entrés dans un temps où publicité et propagande se mêlent, où temps de guerre et temps de paix s’imbriquent. Les cyber-attaques sont des agressions dans le virtuel pour des conséquences réelles, qui n’ont plus besoin du fracas des armes.

Voilà pourquoi le réveil soudain des consciences à cause de l’invasion russe en Ukraine est surprenant, tant les Etats comme les puissances commerciales ont depuis longtemps intégré l’importance des guerres d’influence par écran interposé. Cela s’est multiplié avec les réseaux sociaux (et la totale confusion des genres : des images de guerre et de massacres occupent Tik Tok baignées de musique rock, tel un clip musical). Ce n’est pas neuf, quand les Etats-Unis ont utilisé dès la Première Guerre mondiale leur industrie cinématographique comme véhicule de l’American Way of Life. On appelle cela désormais du « soft power ». « Soft » peut-être par l’aspect masqué, mais « hard » dans la réalité des conséquences avec l’injonction à paraître et les guerres d’images où la chute se fait dans la seconde et la célébrité sur un rien.

Le combat des supports : un label PLURI

L’importance de ce que j’ai appelé la guerre mondiale médiatique n’est donc plus niable. Les stratèges civils comme militaires intègrent même désormais un basculement où la guerre médiatique apparaît plus efficace et moins coûteuse à tous égards que la guerre matérielle. Cela incitera-t-il à porter une vision différente des enjeux, des publics, des buts ?

Les conséquences sont très vastes. Focalisons-nous sur un aspect : la question de la défense des libertés et des choix éclairés. Si nous ne souscrivons pas à une vision univoque autoritaire pour des raisons idéologiques ou religieuses ou d’intérêts financiers, comment opérer ? La défense de la plurivision (PLURI) par rapport à la monovision (MONO), la défense de la diversité, est ardue. C’est bien en général aussi le problème de la distorsion entre les milliards d’expressions personnelles et les quelques news répétées en boucle. En temps de guerre comme en temps d’épidémie, le processus de concentration se radicalise.

Que des communicants et des militants promeuvent des marques et des individus, des idées et des croyances, n’est pas choquant en soi. La question préoccupante demeure la délimitation des genres. Aujourd’hui, il faudrait séparer ces visions monosémiques et les supports défendant la plurisémie. Ce n’est pas clair pour le public. Un label PLURI appliqué à tous les supports qui veulent défendre des confrontations de points de vue, appliquant un code déontologique international, devrait être mis au point, avec possibilités de sanctions par un contrôle collectif. La pluralité se défend mal.

Il ne peut en effet suffire de dénoncer le complotisme, les fake news, les rumeurs délirantes. La rupture face au réel et à son interprétation est plus profonde : quand un président des Etats-Unis nie sa défaite électorale et théorise des « vérités alternatives » au mépris des faits, nous entrons dans une confusion totale volontaire entre croyance et information. En regard, j’observe des progrès car les particuliers et les professionnels perçoivent la fragilité des images : l’exposé de leurs conditions de prise de vue et de leur commentaire et contexte est plus important que leur contenu. La relation des différentes interprétations est alors essentielle car cela permet de comparer et de comprendre les mécanismes à l’œuvre. Elle doit accepter les méthodes de la vérification scientifique et de l’acceptation des faits dans la diversité évolutive de leurs interprétations.

La pluralité est aussi structurellement indigente –nous l’avons dit—lorsqu’un gouffre sépare les milliards d’expressions individuelles et quelques news qui tournent en boucle. Voilà pourquoi cet appel à la pluralité doit s’assortir du développement de médias-relais stratifiés du local au global. C’est bien l’émergence de tous ces médias locaux, régionaux, thématiques, qui devrait permettre de mettre en éveil ceux qui se veulent nationaux, continentaux ou internationaux. Sinon, comment réussir à faire des choix ? Nous devons changer d’échelle dans la structure médiatique pour sortir du précipice entre les milliards d’invisibilités et les quelques survisibilités. Terrassés par la cacophonie des milliards d’émissions, nous avons perdu toute ambition et tout volontarisme sur deux niveaux oubliés et pourtant essentiels : ici --là où nous vivons-- et la structuration planétaire, qui conditionne aussi nos existences terrestres.

Le combat éducatif planétaire : EDUCRITIC

Je voudrais finir en répétant ce sur quoi j’insiste depuis 40 ans : il serait temps de faire de l’éducation aux images à tout âge. Partout. Un vrai combat éducatif s’impose quand les savoirs ancestraux se perdent et les repères sur notre univers multimédiatique sont ignorés. Se situer dans l’espace, dans le temps et par rapport à ce réel projeté, cette vision indirecte sur écran qui est notre imaginaire ancré. Comprendre l’Histoire stratifiée comme l’histoire générale du visuel. Défendre les savoirs, c’est défendre la capacité à effectuer des choix éclairés.

Certes, il existe des milliers d’excellentes initiatives mais rien de coordonné et pas de repères généraux en histoire du visuel et en techniques d’analyse. Tout cela peut pourtant se faire de façon simple partout. A decryptimages.net, nous ne cessons de plaider pour cet impératif éducatif, qui est un impératif citoyen. Nos expositions gratuites en ligne y contribuent. Dans le respect de l’exigence scientifique (n’interdisant nullement l’imaginaire et l’irrationnel).

En effet, le refus des méthodes expérimentales et critiques de la science, la contestation des faits est un danger—répétons-le-- car, si toute conception du monde peut s’envisager dans une philosophie de la relativité, elle n’est tolérable qu’à condition de ne pas imposer la destruction des autres et d’accepter l’existence d’autres manières de penser.

Pas de dialogue planétaire humain sans acceptation de savoirs évolutifs et critiques. Cette démarche s’inscrit dans un mouvement international EDUCRITIC. Le combat éducatif doit ainsi se mener partout avec volontarisme. Partout où tant de populations sont démunies de tout savoir sur le fonctionnement de notre planète comme sur leur univers proche (l’histoire de là où ils habitent, leur environnement) : connaître la biodiversité et la culturodiversité participe d’une lutte contre un obscurantisme destiné à faire des individus des proies perdues prêtes à devenir des consommateurs addictifs de tout et n’importe quoi, produits, idéologies ou religions autoritaires. EDUCRITIC est une exigence à diffuser pour propager nos connaissances évolutives autant sur la biodiversité et le climat, que sur l’histoire du visuel ou la santé. Intéressons-nous à nos enjeux vitaux. Nous avons pourtant décollé du réel dans un metavers qui se moque de tout rapport aux faits et aux lieux, alors que nous devrions être obnubilés par l’accroissement de nos connaissances pour un rapport harmonieux à l’environnement.

Petite promotion pro domo : sur la question des médias, signalons qu’à Nuage Vert (nuage-vert.com) à Argentat-sur-Dordogne, dans la ruralité, un livre et une exposition sont consacrés en 2022 à LA MORT DE LA TELEVISION à travers les dessins de Dobritz. Christian Delporte et moi-même avons collaboré pour analyser les profondes transformations du support et ce que cela veut dire dans l’éparpillement médiatique, qui est aussi une concentration violente de notre ubiquité sur écran avec des formes d’inexistence.

La guerre mondiale médiatique en effet ne cessera pas, sauf à ce que notre planète subisse un mouvement-confetti de communautés séparées, autarciques, souvent antagonistes avec des déconnexions radicales. Ressaisissons-nous alors. Mettons en place ce label PLURI et ce combat éducatif critique car il vaudrait mieux s’occuper d’ici (de notre vision directe) et des problèmes réels fondamentaux collectifs --climat ou pollutions de la terre, de l’air, de l’eau. Unique dans le multiple. Soi et terriste (je viens de sortir un livre sur ce sujet avec Marc Dufumier : Pour une conscience terriste). N’en doutons pas, la manipulation des esprits à la faveur d’une déculturation généralisée est sûrement le pendant des dangers majeurs qui pointent et nous menacent. Alors, en guerre ou en paix, défendons ce slogan lancé en 2010 : Résistance des Savoirs / Knowledge is Beautiful !